Source : Le Devoir
Peu d’Américains savent que la baie de New York s’est un jour appelée la baie Sainte-Marguerite, en l’honneur de Marguerite de Navarre, la sœur de François 1er, roi de France. New York s’appelait alors Nouvelle-Angoulême, et ce « nouveau » continent, la Nouvelle-France.
C’est en effet ainsi que l’Italien Giovanni da Verrazzano, qui explorait la côte est américaine pour le compte de la France en 1524, avait baptisé l’endroit. C’est plus tard que la ville a été renommée Nouvelle-Amsterdam par les Hollandais, puis, enfin, New York par les Britanniques.
Le linguiste Mario Périard prend un grand plaisir à relever ces faits, ainsi que les très nombreuses traces de la présence française et francophone en Amérique, dans son livre L’Amérique française. De l’Alabama au Wyoming : les racines francophones des États-Unis, paru aux éditions Favre.
Pour l’écrire, il a traversé les États-Unis en motorisé. Il a trouvé des traces anciennes de la présence française dans chacun des cinquante États américains. Il relève notamment que les monts Ozarks ont d’abord été nommés les monts aux Arcs, et que la rivière Picket Wire, au Colorado, était la rivière Purgatoire. En Arkansas, la capitale de l’État, Little Rock, s’appelait autrefois Petite Roche. Au moment de célébrer son tricentenaire, en 2022, on y a lu un extrait du journal de l’explorateur Jean-Baptiste Bénard de la Harpe, au son d’une fanfare jouant La Marseillaise, et entourée de figurants portant des tenues françaises du XVIIIe siècle.
En 1850, une Française, Marie Suize, surnommée Marie Pantalon, arrive en Californie déguisée en homme pour chercher de l’or. Poursuivie en justice parce que le port du pantalon est interdit aux femmes dans cet État, elle obtient gain de cause et devient aussi la première femme à produire des spiritueux en Californie. Depuis, elle y fait figure de pionnière. Los Angeles a d’ailleurs été administrée par un maire français, Joseph Mascarel, et des maires canadiens-français, Damien Marchesseault et Prudent Beaudry, au XIXe siècle. En Alabama, les derniers francophones ont disparu de l’île de Mon Louis en 1990, écrit Mario Périard, mais l’État compte toujours trois fleurs de lis sur son blason.
Des traces françaises nombreuses et occultées
Si elles sont nombreuses, ces traces de la présence française aux États-Unis sont complètement occultées dans la vie de tous les jours, a constaté Mario Périard sur le terrain.
« Je suis étonné de l’importance de ces traces, quand on gratte pour les trouver, parce qu’elles ne sont pas évidentes, ces traces, il faut creuser, raconte le linguiste en entrevue au Devoir. Et je suis étonné aussi de leur invisibilité. J’ai des éléments de réponse, mais je me questionne encore sur les raisons pour lesquelles la présence française a été rendue invisible à ce point-là. »
L’effacement de ce pan de l’histoire du pays, Mario Périard l’attribue entre autres au fait que cette présence française se pose comme une contradiction à la « mission civilisatrice » des Anglo-Saxons en Amérique du Nord.
« Ces histoires-là ne cadrent pas beaucoup dans le mythe de la destinée manifeste, explique-t-il. La destinée manifeste, c’est vraiment la projection de l’ethnie dominante, des Saxons qui racontent que leur histoire consiste à civiliser un continent sauvage et à le mettre en ordre. Et nous [les francophones], on n’est pas dans ce récit-là. »
Un certain récit national américain présente les États-Unis comme ayant « un seul peuple fondateur », dit-il, alors qu’ils en ont probablement quatre, voire cinq : « Les Hispaniques, les Anglo-Saxons, les Premières Nations, nous, les francophones, et j’ajouterais les Afro-Américains. » Et les Anglo-Saxons auraient, selon lui, « un peu, quelque part, un sentiment d’infériorité face à l’imposante culture française ».
Le fait français est cependant aujourd’hui très marginal aux États-Unis. C’est encore en Louisiane qu’il est le plus présent, proportionnellement. Dans le Maine, 5 % de la population a des origines francophones. Un peu partout au Vermont, dans le Maine ou au Michigan, on organise des festivals célébrant la culture francophone américaine, des Poutine Fests au Festival du nain rouge, en l’honneur d’une vieille tradition française. La légende du nain rouge maléfique daterait d’ailleurs de la fondation de la ville de Detroit, en 1701, par le Français Antoine de La Mothe Cadillac.
Une hégémonie calculée
Revenu chez lui, en Beauce, Mario Périard travaille présentement à un autre projet de livre, sur l’hégémonie linguistique anglophone mondiale celui-là.
« J’ai déjà trouvé le titre, dit-il. C’est Une langue pour les dominer tous, avec en sous-titre Chronique d’une hégémonie annoncée. Je vais essayer de décortiquer de quelle façon l’anglais est devenu la langue internationale par excellence. Ça n’est pas dû au hasard. Il y a même une planification, ce sont des choses documentées. Il y a vraiment une volonté depuis la Seconde Guerre mondiale,
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