Source : Le Devoir
Certains auteurs semblent immortels, d’autres sombrent dans l’oubli. Après un temps, qu’en reste-t-il ? Dans sa série mensuelle Faut-il relire… ?, Le Devoir revisite un de ces écrivains avec l’aide d’admirateurs et d’observateurs attentifs.
Rien de mieux qu’un géant de la littérature latino-américaine pour en reconnaître un autre. Le poète chilien Pablo Neruda disait du romancier colombien Gabriel García Márquez (1927-2014) qu’avec Cent ans de solitude (1967), il avait signé « la plus grande révélation de la langue espagnole depuis Don Quichotte, de Cervantès ». Étiqueté maître du réalisme magique, couronné du prix Nobel de littérature en 1982, celui qui fut longtemps journaliste affirmait que toute son œuvre ne reposait que sur des faits.
Était-il un illusionniste littéraire ou un décrypteur des soubresauts politiques de son pays, de l’Amérique du Sud, et de son temps ? Même ses plus fidèles admirateurs se demandent à quelle enseigne logeait Gabriel García Márquez. D’un côté l’ami fidèle de Fidel Castro, l’ancien Líder Máximo de Cuba, et de l’autre le mondain frayant avec la jet-set américaine et européenne, surtout après avoir été nobélisé. Et si la Colombie constitue le terreau (fertile) d’une bonne partie de son œuvre, l’écrivain n’a jamais cessé de parcourir le vaste monde, vivant aussi bien à Barcelone, à Paris, et à Mexico (là où il finira ses jours).
Rien ne semblait le destiner à la gloire et à la richesse, mis à part une facilité évidente à manier la plume. Dès l’âge de deux ans, il se retrouve sous la protection de ses grands-parents. De ses premières années d’existence dans le village d’Aracataca, deux détails biographiques semblent éclairer les romans à venir. L’endroit, pauvre et isolé, servira d’inspiration à Macondo, là où vivent les personnages de Cent ans de solitude, et son grand-père, un ancien militaire, s’avère un remarquable conteur. Le jeune Gabo, comme tout le monde le surnommait, construisait déjà les premières dimensions de son imaginaire littéraire.
Or, comment survivre tout en assouvissant sa passion pour l’écriture ? Le journalisme devient alors un exutoire. Poussé par son père à faire des études de droit, ce qui l’ennuie, il découvre plutôt l’ivresse de la littérature (sa lecture de La métamorphose, de Franz Kafka, a constitué une révélation) et une dévotion à décrire les multiples facettes de son pays et de l’Amérique latine. Dès sa jeunesse, Márquez constate l’omniprésence des compagnies américaines, dont dans la culture bananière, une emprise engendrant des tensions sociales qui le transformeront en militant politique. On peut lire son travail journalistique, allant de 1950 à 1997, dans le recueil Le scandale du siècle (2023).
Les années 1950 et le début des années 1960 représentent une période effervescente, Márquez amorçant sa vie de nomade, en Europe aussi bien qu’en Amérique latine, celle de grand reporter, mais aussi d’écrivain, avec trois livres publiés au cours de cette période : Des feuilles dans la bourrasque (1955), Pas de lettre pour le colonel (1961), et La mala hora (1962). De premiers pas remarqués, mais qui ne font pas vivre le jeune père de famille.
Dix-huit mois d’écriture, des factures qui s’empilent, et un dénuement extrême : c’est dans ce contexte fébrile qu’est né Cent ans de solitude. Et la suite est vertigineuse : 30 millions d’exemplaires vendus et des traductions en 40 langues. On qualifie ce récit d’une famille colombienne sur sept générations (avec Ursula, une matriarche qui ne vieillit jamais !) de « roman global ».
À chacun son Márquez
« Le monde est divisé en deux : ceux qui tombent sous le charme de Cent ans de solitude, et les autres qui n’y comprennent absolument rien. » C’est l’avis de Richard Boivin, professeur en arts et lettres au cégep de Chicoutimi, maintenant à la retraite. Lui-même admet qu’il ne fut pas convaincu à sa première lecture, mais vite conquis lors des deux suivantes. « Mon premier contact avec Márquez m’a fait découvrir la réalité sud-américaine, et le roman aborde aussi bien des aspects historiques, politiques, voire carrément socialistes. En fait, toute son œuvre représente un grand questionnement sur la condition humaine. »
En ce qui concerne le « réalisme magique » que l’on accole sans cesse à ses romans, Márquez n’en est pas l’inventeur, mais a su « le pousser un cran plus loin », affirme Richard Boivin. « On devrait plutôt parler d’intrigante normalité. Ses livres regorgent de choses étranges, comme ces spectres qui côtoient les vivants, exceptionnelles, ou farfelues, car l’écriture de Márquez est farcie d’humour. »
Pourtant, ses romans regorgent de trahisons, de crimes, d’épidémies, car Márquez flirte avec tous les genres sans pour autant être associé à un en particulier. Lui affirmait plutôt écrire des « romans colombiens ». N’empêche qu’il peut combler même les amateurs de true crime. Le dramaturge Louis-Philippe
[...] continuer la lecture sur Le Devoir.






