Source : Le Devoir
Il y a quelques semaines, j’ai vu Backrooms au cinéma. Une scène m’est restée en tête. On y voit le salon d’une maison ordinaire. Puis la caméra traverse lentement le plancher et nous amène dans une autre version de la même pièce. Le canapé a disparu. Un mur a changé de couleur. Une fenêtre se trouve maintenant ailleurs. Ensuite, la caméra descend encore. Le salon est toujours là, mais il s’est transformé. Les meubles sont déformés. Les proportions semblent étranges. Parfois, il ne reste qu’une lampe dans un coin. D’autres fois, la pièce paraît abandonnée depuis des décennies. Chaque étage ressemble au précédent sans être exactement le même, comme si la maison rêvait d’elle-même et produisait sans cesse de nouvelles versions de son propre souvenir. En regardant cette séquence, j’ai pensé à la réincarnation. Pas nécessairement au passage d’une vie à une autre, mais à quelque chose de plus simple : une suite de transformations presque invisibles. Une même structure demeure. Quelque chose d’essentiel persiste. Pourtant, les détails changent constamment. On perd certains objets, on en gagne d’autres. Des couleurs s’effacent pendant que de nouvelles apparaissent. Chaque existence ressemble un peu à celle qui la précède tout en s’en éloignant tranquillement. Ce qui me fascinait surtout, c’était que la caméra ne montait jamais vers le ciel. Elle descendait. Elle creusait. Elle traversait les couches successives d’un même lieu comme un archéologue qui découvrirait plusieurs versions parallèles du passé. Chaque salon portait la mémoire du précédent tout en annonçant le suivant. Aucun n’était définitif. Aucun n’était la version officielle. Ils coexistaient dans une étrange continuité. Cette idée m’a aussi fait penser au karma. À la façon dont nos actions laissent des traces. À l’idée que nos habitudes, nos gestes et nos réactions influencent ce qui vient après. Non pas comme un système de récompenses et de punitions, mais comme une accumulation de petites modifications qui finissent par transformer le paysage.
La semaine passée, j’ai perdu patience avec mon beau-père. Il avait décidé de tondre ma pelouse avec la vieille tondeuse de mon propriétaire. Cette machine est presque légendaire dans le quartier. Elle démarre quand elle en a envie et refuse souvent de repartir une fois éteinte. Comme de fait, elle a fonctionné quelques minutes avant de rendre l’âme. Le résultat était absurde : des bandes de gazon fraîchement coupées alternaient avec des sections hautes et sauvages. On aurait dit une coupe de cheveux abandonnée à mi-chemin chez le coiffeur. J’ai essayé de rester calme. Après tout, il voulait aider. Mais ensuite, il s’est mis à me donner toutes sortes de conseils pour réparer la tondeuse. Vérifier une pièce. Nettoyer un filtre. Ajuster quelque chose. Honnêtement, je n’écoutais qu’à moitié. Le propriétaire connaissait déjà le problème et mon bail précise que je dois entretenir la pelouse, pas devenir mécanicien de tondeuses. C’est à ce moment-là que j’ai repensé au karma. Pas au karma spectaculaire des films où un personnage cruel finit écrasé par un piano tombé du ciel. Je pensais plutôt à un karma minuscule. Un karma qui agit dans les détails. Mon impatience n’allait pas provoquer une catastrophe cosmique. Elle allait simplement modifier ce qui venait ensuite. Comme dans Backrooms. J’imaginais la caméra s’enfoncer sous mon terrain au moment précis où je perdais patience. Elle traversait la terre, les racines et les vers de terre avant d’arriver dans une autre version de la même cour. Mon beau-père était toujours là. La tondeuse aussi. Mais quelque chose avait changé. Peut-être qu’il me donnait exactement le même conseil, sauf que cette fois je l’écoutais jusqu’au bout. Peut-être que la tondeuse fonctionnait un peu mieux. Peut-être qu’elle tombait en panne différemment. Dans une autre cour, le gazon était plus long. Dans une autre, je répondais poliment au lieu de lever les yeux au ciel. Dans une autre encore, je tentais réellement de réparer la machine. Et dans une version plus étrange, il n’y avait même plus de tondeuse. Nous étions simplement tous les deux debout à regarder pousser l’herbe. Les différences étaient minuscules : un soupir en moins, une remarque de trop, quelques secondes de patience supplémentaires. Pourtant, à force de s’accumuler, ces écarts finissaient par produire des mondes complètement différents. Peut-être que le karma ressemble davantage à ça : une infinité de cours arrière empilées les unes sur les autres. Dans certaines, je suis un meilleur gendre. Dans d’autres, mon beau-père est plus têtu. Dans d’autres encore, la tondeuse démarre du premier coup et toute cette histoire n’existe même pas. Mais dans chacune de ces versions, quelqu’un doit
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