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Il y a ce petit meuble dans le salon de mes parents. Dès que je rentre, juste derrière le chat qui se réveille pour se faire flatter, je le vois. Exempt de poussière, entretenu avec amour et minutieusement mis en évidence, ce meuble est là pour mettre en valeur. J’y vois sur le dessus et à la vue de toutes et tous, comme pièces maîtresses, deux photos. À droite, celle d’un oncle adoré de toute notre famille, vivant à l’étranger, et décédé trop tôt et trop loin de nous. À gauche, l’image du fils de ma blonde, premier « petit-enfant » de la famille et vivant à Montréal, immortalisé sur pellicule par un photographe scolaire. La même image qui est dans mon portefeuille. C’est sur ce meuble que ces deux êtres, qui ne se sont malheureusement jamais rencontrés, se côtoient. Ils sont là à habiter une absence absolument différente.
Accompagner jusqu’au bout
« À quelle distance se tient-on de la mort? » est la question qui ouvre le premier essai de la poète et romancière Mélanie Noël, La mort des autres. Usant de sa plume de journaliste, elle nous raconte son expérience de bénévole dans une maison de soins palliatifs. Voulant chercher à rendre service à sa communauté, elle a poussé les portes de la « Maison » pour y faire du bénévolat. Si elle a donné aux résidentes et aux résidents, elle y a aussi reçu. En effet, c’est la peur de mourir avant d’en avoir compris le sens qui l’a menée entre ces murs.
Il faut dire que l’inquiétude vis-à-vis de la mort chez elle vient de loin. La faucheuse la hante depuis longtemps. À 20 ans, un homme ivre, qui passait sur un pont en même temps qu’elle, l’a prise dans ses bras et l’a suspendue au-dessus du vide. J’y comprends alors que ce livre est une manière pour elle de confronter une crainte et de « [s]e désarmer face à une adversaire qui n’en est peut-être pas une ». Au fil des pages, le lecteur déambule avec elle au cœur de ce lieu qui accueille autant les personnes malades que leurs proches. Porté par les observations de cette poète, j’ai appris sur la fin de vie, sur ce qu’est un corps en fin de vie et j’ai compris que son inquiétude vis-à-vis de la mort allait au-delà de sa propre vie : « Mon désir d’apprivoiser la mort pour survivre aux deuils à venir m’a conduite à la Maison. Mais aussi ma volonté de m’inspirer des gens qui savent mourir avec le sourire. Sachant très bien que la mort à laquelle je suis exposée à la maison de soins palliatifs est possiblement une des plus douces que l’on puisse vivre. Si on doit mourir, c’est ce que je souhaite à chacun. Vivre une douce mort. »
Mourir loin des regards
Dans La solitude des mourants suivi de Vieillir et mourir, datant de 1982 et récemment réédité en format de poche chez Flammarion, Norbert Elias décrit comment nous avons peu à peu retiré les mourants de nos regards. Ce sociologue, dans cet ouvrage court et limpide, se questionne moins sur la mort que sur ce que socialement nous faisons des gens aimés quand ils sont au seuil du trépas : « Le fait que l’agonie et la mort sont reléguées le plus loin possible, hors de la vie sociale, que l’agonie donc, est masquée, particulièrement aux yeux des enfants, est étroitement lié, de nos jours, à la gêne singulière que les vivants éprouvent en présence d’un mourant. » Cette gêne, qui apparaît aussi dans le livre de Mélanie Noël, atteste de quelque chose qui devrait nous interpeller. Même si l’auteur de La société de cour mentionne avec précision que les mourants qui terminaient leur vie auprès de leur famille pouvaient vivre parfois de la négligence ou de la violence, il nous en rappelle le coût : « Jamais la mort n’a été aussi discrète, aussi hygiénique qu’elle l’est aujourd’hui, et jamais aussi solitaire. »
Cette solitude, que tentent de briser les bénévoles de la Maison dans le livre de Mélanie, est peut-être recherchée par le mourant. J’ai appris dans son livre que des personnes, lorsqu’elles savent qu’elles vont mourir, ont tendance à se retirer du monde. Par contre, comme nous pouvons le lire dans les deux livres, d’autres sont seules sans l’avoir désiré. Elias le dit bien dans la conférence Vieillir et mourir, qui accompagne et éclaire le livre : « Dans l’unité de soins intensifs d’un hôpital moderne, les mourants reçoivent des soins qui sont le dernier cri des connaissances biophysiques spécialisées, mais c’est souvent en pleine neutralité émotionnelle. Il leur arrive de mourir dans un isolement total. »
Pour une dernière fois
Si cette phrase d’Elias est dure, je ne pense pas qu’il faut mettre la faute sur le corps médical. Plusieurs histoires dans La mort des autres l’attestent, ce sont les vivants, famille ou amies, qui ne se présentent pas parfois devant les mourants et les morts. Il y a plusieurs raisons. Il n’est pas question ici de juger. Cependant, si, comme le dit Elias, « la mort est un problème de vivants », j’aurais le goût d’y ajouter : « et nos morts sont notre responsabilité. »
Cet oncle, mort en Suisse, est venu quelques mois avant de nous quitter pour nous voir une ultime fois. Il est la première personne que j’ai saluée en sachant absolument que je n’allais pas le revoir. J’ai pleuré sur la route du retour. Malgré le fait que ma mémoire se sature peu à peu, j’essaye de garder vivace le souvenir de notre ultime poignée de main et l’odeur de son cigare. Quand je vois sa photo aux côtés de celle de cet enfant qui prend une place si précieuse dans ma vie, je vois cette ligne de vie qui fait passer de la cour d’école aux souvenirs de famille.
Ce meuble est pour moi ce lieu où je retrouve un homme que j’admire et un enfant qui m’apprend l’essentiel. J.-M. me dirait certainement d’en profiter, parce que la vie est courte, et de déposer mes livres. J’y arrive de plus en plus. Je regrette simplement aujourd’hui de ne pas pouvoir lui dire que, grâce à lui, je ne crains pas la mort. J’ai peur de ce que je vais faire du temps qui la précède.
Photo : © Les Anti Stress de Monsieur Ménard






