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Ribbentrop lisait des Jules Verne…

 

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Ribbentrop lisait des Jules Verne…

Le palais de justice étant l’un des rares édifices de Nuremberg demeuré à peu près intact, ayant été en grande partie épargné lors du massif bombardement des forces alliées de janvier 1945, on a pu y tenir le procès des hauts dignitaires du Troisième Reich dans la ville même de la proclamation des lois antisémites de 1935 et des grands rassemblements nazis. Ça tombait bien, peut-on dire…

Le 20 novembre 1945 lorsque le Tribunal militaire international (formé de juristes des forces alliées américaine, soviétique, britannique et française) ouvre les audiences, il règne dans les lieux une odeur entremêlée de térébenthine et de poussière, on n’a pas encore nettoyé toute la crasse, des ouvriers arrachent au burin la frise en stuc ornée de swastikas, on retape, les marteaux claquent et pour la première fois de l’histoire on va, là, juger des êtres humains pour leurs crimes dits contre l’humanité.

Un essai, solidement documenté, nous ramène à cette page d’histoire et, ce qui en fait sa singularité, c’est que le lecteur entre dans le déroulé du célébrissime procès par une porte inopinée, fortuite, celle de la salle de presse… On nous accroche aux basques des trois cents journalistes qui allaient couvrir — et surtout vivre — ce grand moment, presque un an, 406 audiences et 94 témoins, allant jusqu’à la lassitude. D’une actualité d’abord brûlante, ce procès allait peu à peu se diluer dans la banalité de la procédure au point où, dans une édition du magazine américain Collier’s Weekly, on osa un jour coiffer un article du titre L’ennui de Nuremberg.

« Nuremberg n’est plus une ville », écrit l’auteur de cet essai épatant, « c’est un huis clos où chacun dépense en ragots nocturnes le trop-plein d’ennui accumulé dans le prétoire. »

Il faut dire que, pour l’importance qu’avait ce premier procès pour crime contre l’humanité, pour l’excitation qu’il suscitait (du moins chez les journalistes accourus), il y manquait tout de même l’élément crucial du suspense, car tout le monde savait, les accusés les premiers, que les dés étaient jetés, que la mort serait le seul, le grand verdict, pour la presque totalité des vingt et un accusés.

L’auteur de cet essai fascinant, Alfred de Montesquiou, un descendant de la branche généalogique qui donna le dandy Robert, modèle des personnages de Des Esseintes et du baron Charlus chez Huysmans et Proust (excusons-le du peu), est un reporter de presse de 48 ans (il a reçu le prix Albert-Londres en 2012 pour sa couverture de la guerre en Lybie) qui, de ce procès entré dans l’histoire, nous fait avec assurance et tact une matière vivante, menée comme un roman, ce qui m’a impressionné, car rares sont les (essais, documentaires, reportages) livres qui d’un morceau d’histoire réelle font une expérience de lecture sortie de l’ordinaire des récits de vérité. C’est du fort bien ramassé.

Montesquiou colle aux reporters qui ont couvert l’entièreté de l’événement, les bosseurs, les polards, logés au « château des crayons » (celui des propriétaires de l’entreprise Faber-Castell) alors qu’il y avait aussi à Nuremberg nombre de célébrités littéraires, dites les « touristes », logées « avec les huiles » au Grand Hôtel et qui ne faisaient que passer pour torcher un grand papier et repartir — tels les Kessel, Hemingway, Dos Passos, Aragon, Döblin, Elsa Triolet — sans se taper au quotidien l’ordinaire des procédures, le crayon posé sur la banalité du mal, comme le ressentira Hannah Arendt quinze ans plus tard depuis Jérusalem lors des assises du procès d’Adolf Eichmann.

Montesquiou, de ce procès interminable d’où suinte un ennui profond, signe un véritable page turner en suivant pas à pas, verre à verre, discussions vives à disputes brèves, chambre à chambre, passades à aventures qui mèneront à des mariages. Il a lu et décortiqué tout ce que ces journalistes (descendus au charbon) ont pu écrire autant dans leurs reportages que dans leurs journaux intimes et dans les livres qu’ils publièrent pour raconter ce procès hors du commun. Avec métier, la curiosité des grands reporters, le nez des fines taupes, Montesquiou a obtenu un Renaudot de l’essai fort mérité pour cette prouesse à la fois journalistique (rigueur des informations) et littéraire (qualité du rendu).

Ainsi on suit celui qui nous introduit au palais de justice au premier jour le vendredi 9 novembre 1945, le photographe américain Ray D’Addario qui mitraillera jour après jour les accusés, les avocats, les curieux, oubliant souvent de signer ses clichés et dont le travail sera peu reconnu de son vivant alors qu’il meurt en 2011 après avoir gagné sa vie comme photographe de mariage. Ainsi la Française Madeleine Jacob, plume de la presse judiciaire communiste (pour Franc-Tireur et L’Humanité) qui publiera ses souvenirs de Nuremberg en 1970. Ainsi Erika Mann, la fille de Thomas Mann, humble et grande résistante antinazie revenue de son exil américain pour humer de près le climat du crépuscule des hommes d’Hitler. Ainsi le journaliste soviétique Boris Polevoï, correspondant de guerre pour la Pravda qui publiera l’ouvrage le plus complet (The Final Reckoning chez Progress Publishers à Moscou en 1978) sur le quotidien de ces scribes qui bossèrent ferme lors de ce procès morne et historique.

On y est, sous la plume de Montesquiou : on sent la subtile séduction menée par Albert Speer, principal architecte du régime, le plus fort caractère in situ, qui réussira à n’écoper que de vingt ans de prison alors que son adjoint sera pendu; Hess, l’idéologue, qui a une tête d’halluciné et qui, question tête, échappera à la pendaison pour se suicider longtemps plus tard en 1987, seul occupant de la prison de Spandau.

Je retiens cette scène, quotidienne, où grâce aux photos de D’Addario, on voit les avocats des accusés déployer des journaux au-dessus de leurs têtes, immobiles, afin que les hauts gradés puissent (ce qui leur était interdit) lire les comptes rendus de la veille…

Göring, amaigri, qui, les ceintures leur étant interdites, perd son pantalon; et Joachim von Ribbentrop qui, et pas là, lisait des romans de Jules Verne… Il sera le premier des pendus à 1h11 du matin le 16 octobre 1946.

Vers la fin des années 1990, je suis allé à Nuremberg, j’ai pénétré dans la salle 600, celle du procès, et ce qui m’a totalement étonné, ce fut de constater la petitesse du lieu. Dans ce si minuscule tribunal se déroula un épisode majeur de la Grande Histoire!

Photo : © Robert Boisselle

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