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Marie Vareille : Destins brisés de femmes

 

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Marie Vareille : Destins brisés de femmes
Fresque familiale aux allures de thriller, Nous qui avons connu Solange suit cinq générations de femmes françaises dans leur lutte pour l’émancipation, des prémices du XXe siècle jusqu’à aujourd’hui.

Marie Vareille n’est pas du genre à tourner autour du pot. Dès la première phrase de son roman, elle vous embarque dans des montagnes russes émotionnelles et vous voilà parti·e pour une course sinueuse sur plus de 400 pages. Jugez vous-même la puissance évocatrice de l’incipit : « Je vais commencer, ma Biquette, par te dire ceci : le jour de la mort de Solange, ce jour où je suis devenue une meurtrière, j’ai cessé d’aimer les mirabelles. » Avouez que ça plante le décor de bien belle façon! « Ce ne sont pas du tout des mots posés au hasard, me confie Marie Vareille, je l’ai d’ailleurs écrite en dernier. Quand je lis, je fais extrêmement attention aux premières phrases des romans. Je peux lire 600 pages pour une première phrase réussie. »

La mystérieuse meurtrière qui ouvre le roman est Célestine. À l’heure où elle écrit ces lignes, elle est au crépuscule de sa vie. À 107 ans, elle n’a plus rien à perdre et décide de coucher sur papier l’histoire de sa famille, pour qu’il en reste une trace, pour que quelqu’un, enfin, sache la vérité. Sur elle. Sur sa mère, Marguerite. Sur Solange et les ravages qu’a causés sa maladie mentale. Sur Jeanne. Elle veut expliquer, contextualiser, justifier. À travers son récit de vie, on voit s’exprimer la puissance de la génétique, comment les descendants héritent de caractéristiques physiques, de traits de personnalité : « On hérite aussi de traumatismes et de rêves, une ambition peut se transmettre de génération en génération », souligne Marie Vareille. Et puis, derrière le destin de sa famille, c’est toute l’évolution de la condition féminine en France au XXe siècle que laisse entrevoir Célestine.

L’autrice avait envie de parler de femmes qui ont eu des vies simples, de ces femmes ayant beaucoup subi, qui ont vu les générations suivantes avoir des opportunités leur ayant été refusées. « Elles sont nées dans un monde où elles n’avaient pas le droit de vote. Elles étaient citoyennes de second rang, n’avaient pas le droit d’ouvrir un compte en banque ou de travailler. Elles avaient un statut d’enfant, d’abord sous le parrainage de leur père, puis de leur mari », explique Marie Vareille, dont les propres grands-mères ont abandonné leurs études, l’une pour s’occuper de sa mère gravement malade, l’autre pour élever son premier enfant.

Une société profondément inégalitaire
Avez-vous déjà vu ces bouteilles d’eau-de-vie dans lesquelles se trouve une poire entière? Vous êtes-vous déjà demandé comment l’agriculteur se débrouille pour faire rentrer le fruit dans la carafe, alors qu’il est bien trop gros pour passer par le goulot? La réponse est aussi simple que surprenante : les poires mûrissent directement dans les bouteilles, que l’on installe sur l’arbre alors que les fruits sont juvéniles.

Les femmes de Nous qui avons connu Solange sont comme ces poires prisonnières : on ne leur permet de s’épanouir que dans un carcan extrêmement serré. Naviguant dans un monde d’hommes, elles sont assignées à un rôle précis, leur destin est contraint. Elles font ce qu’elles doivent, ce qu’on attend d’elles, et non ce qu’elles veulent.

« Comme tant de femmes depuis la nuit des temps, elle a sacrifié son bonheur à celui de ses enfants », écrit Marie Vareille à propos d’un de ses personnages, dont je préfère taire le nom pour ne pas divulgâcher. Si cette phrase est si terrible, c’est qu’elle est terriblement vraie, que bien des femmes continuent aujourd’hui de vivre par procuration, « subissant un rôle extrêmement genré d’épouse, de mère, de grand-mère ».

Dans ce roman, les femmes voient en quelque sorte leurs vies confisquées par la société. « C’est ce dont parle Virginia Woolf dans Une chambre à soi, souligne l’autrice. À partir du moment où les femmes n’ont jamais eu de pièce à elles — puisqu’elles étaient toujours dans la pièce commune à s’occuper du foyer, des enfants, des repas, etc. —, elles n’avaient pas la possibilité de se poser pour faire autre chose. Le miracle, explique très bien Woolf, c’est qu’on ait pu avoir des autrices comme Jane Austen, George Sand ou les sœurs Brontë, parce que rien, rien dans leur vie, dans la façon dont elles ont été élevées, dans leur environnement, dans leur quotidien, ne les poussait à écrire ou à être artiste. »

Être féministe, c’est être humaniste
Le livre sort à une époque où les acquis sociaux sont violemment attaqués un peu partout dans le monde. « Ces droits que notre génération pense naturels sont en réalité extrêmement récents. Et ils sont fragiles. Il suffit de regarder ce qui se passe aujourd’hui aux États-Unis, de constater la montée des mouvements masculinistes… », fait valoir Marie Vareille.

« Je suis féministe, évidemment. Ne pas l’être pour moi, c’est être sexiste. C’est une question d’humanisme de base. Tout le monde devrait vouloir que les femmes et les hommes soient égaux, or il est évident qu’aujourd’hui, ils ne le sont pas. Donc, si tu n’es pas féministe, c’est que tu valides la situation en l’état », ajoute celle qui, par ailleurs, est outrée de voir certains agiter l’épouvantail de l’« extrémisme féministe ». « Les extrémistes, ce sont des poseurs de bombes, des tueurs de civils. Les féministes n’ont jamais tué personne », assène Marie Vareille.

Dans un passage du livre, Solange est révoltée par la découverte à l’école du célèbre poème de Rudyard Kipling intitulé Tu seras un homme, mon fils. Car l’écrivain britannique, en plus du fils dont il est question, avait également deux filles, pour qui il n’avait pas jugé bon d’avoir de grands rêves ou de grandes ambitions. C’est de cet outrage qu’est née la vocation de poète de Solange. Faut-il lire, derrière le ressenti de Solange, celui de l’autrice? « Oui, bien sûr. Je trouve qu’on n’apprend pas aux filles à être assez ambitieuses. On leur apprend à s’effacer, à s’occuper des autres et à se sacrifier, alors qu’on apprend aux garçons à s’occuper d’eux. Mais d’un autre côté, le paradoxe, c’est que je suis persuadée que les qualités qu’on appelle féminines — l’empathie, la douceur, le soin, la communication… — sont des qualités supérieures et fondamentales dans une société qui aspire à être pacifique et épanouie. »

Photo : © Franck Ferville/Éditions Flammarion

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