Source : Le Devoir
Un poème, dans le fracas actuel du monde, ne suffit peut-être pas à le changer, mais il peut au moins « rendre sa violence plus habitable ». C’est avec cette conviction au cœur que le 27e Festival de la poésie de Montréal prend la métropole par les mots pour y déposer un peu de leur douceur en cette époque explosive.
« Le monde ne va pas très bien ; c’est une espèce de dépotoir des guerres actuelles et à venir, des génocides, de la crise climatique dont nous évitons de parler, des violences quotidiennes, des injustices sociales… »
Ce constat cru, la directrice artistique du festival, Catherine Cormier-Larose, a décidé de le prendre à bras-le-corps pendant l’événement et d’organiser une dizaine de soirées où le public aura mille et une occasions de venir se délester du poids d’un monde parfois étouffant.
« C’est facile de rester embourbés dans nos vies qui sont déjà difficiles, avec les loyers et l’épicerie trop chers, avec les enfants, le boulot, croit la directrice artistique. Nous oublions parfois de réfléchir à plus loin que soi, mais c’est souvent, justement, quand nous étreignons tout ce qu’il y a autour de nous, toutes les constellations que nous sommes, que nous nous retrouvons ensemble et que nous retournons à la maison tout autant révoltés, je ne dis pas le contraire, mais avec, en plus, quelque chose qui nous touche ou qui nous fait réfléchir. »
Les chants d’un pays martyr
La soirée S’étreindre pour ensemble résister, présentée vendredi à la Fondation Guido Molinari en collaboration avec la section québécoise du collectif international P.E.N., incarne bien cet esprit qui refuse l’obéissance aux diktats du monde. L’écrivaine Mireille Cliche, présidente du Comité Femmes de P.E.N. Québec, a réuni cinq consœurs autour d’une poésie toute féminine. Nicole Brossard, Martine Audet, Nora Atalla, Flavia Garcia, France Mongeau et l’instigatrice de la soirée liront à la fois leurs propres poèmes et les œuvres d’artistes libanaises qui ont toutes apporté leur pierre à la vaste république des lettres.
« Il y a un besoin de sororité qui vient du ventre, et le Liban, c’est un pays martyr actuellement pilonné par les bombes, souligne l’organisatrice de la soirée. C’est aussi un pays qui a une littérature très riche et très ancienne, qui a bénéficié d’un apport de toutes sortes de cultures. C’est important de la connaître et de la célébrer, cette littérature, pour que les œuvres qu’elle a données à la francophonie ne s’éteignent pas dans le brouhaha du monde. »
S’étreindre pour ensemble résister mettra aussi en lumière les mots de Renee Nicole Good, cette mère et poète morte, à 37 ans, aux mains d’un agent de la police de l’immigration américaine déployée à Minneapolis en janvier dernier. Jonathan Ross a ouvert le feu à trois reprises sur l’Américaine assise derrière le volant de son véhicule. Jusqu’à maintenant, il n’a fait face à aucune accusation.
« Il ne faut pas baisser la garde, exhorte Mireille Cliche. Nous n’aurions jamais cru que des choses comme ça pouvait se passer dans un pays aussi proche de nous. Et pourtant… »
Retour à la beauté du monde
Presque 200 poètes participeront au festival ce printemps. Plusieurs, dont le lauréat du prix Apollinaire Découverte en 2021, Jean D’Amérique, se feront entendre en marge d’un marché de la poésie qui investira la place Gérald-Godin lors des trois derniers jours de mai. D’autres laisseront leurs mots s’envoler à partir du toit de la bibliothèque Maisonneuve ou déambuleront dans les rues du Plateau à l’occasion d’un parcours élaboré sur des lieux d’éviction.
« La démocratisation de la poésie, c’est une de nos valeurs intrinsèques, rappelle la directrice artistique Catherine Cormier-Larose. Entendre les poètes, ça peut changer une partie du monde — peut-être pas le monde au complet, mais ça peut absolument changer les perspectives et rendre sa violence un peu plus habitable. Ça ne serait pas rendre service au monde dans lequel nous vivons que de faire semblant que tout va bien présentement. »
La programmation, articulée autour du thème « Pour s’entrelacer », se veut aussi une invitation à l’action « pour ne pas tomber dans le désespoir ».
« Il y a encore tellement de belles choses dans ce monde. Et ça, conclut la directrice artistique, la poésie le rappelle beaucoup. »
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