Source : Le Devoir
Les habitués de la Cinémathèque québécoise reconnaîtront sans doute son nom, donné à l’une de ses salles. Mais même les plus cinéphiles ignorent souvent l’ampleur du legs de Raoul Barré. D’abord illustrateur et caricaturiste, ce Montréalais a fondé l’un des premiers studios d’animation au monde à New York, où plusieurs artisans des studios Disney ont fait leurs premières armes. Il a également travaillé sur la populaire série Félix le Chat. Le chercheur John Harbour lui consacre aujourd’hui une première monographie.
« Quand j’ai entendu parler de lui pour la première fois au baccalauréat, je l’ai perçu comme un idéal pour un Québécois francophone, explique l’auteur. C’est quand même impressionnant que cet homme-là soit parti de Montréal pour étudier le dessin en France et qu’il s’établisse ensuite à New York pour faire du cinéma dès les années 1910. Félix le Chat était, avant Mickey Mouse, la série d’animation la plus connue à l’époque. »
L’ouvrage montre aussi que l’apport de Barré dépasse les films auxquels il a participé. Il est reconnu pour avoir mis au point la règle à tenons (peg bar), qui permet d’assurer l’alignement des dessins, ainsi que le slash system, une technique qui évite de devoir redessiner entièrement les décors d’une image à l’autre en ne faisant bouger que les personnages. La première est encore utilisée de nos jours, tandis que le second a ouvert la voie à des procédés qui seront ensuite remplacés par les feuilles de celluloïd.
« J’ai l’impression qu’il est passé au cinéma parce qu’il était très curieux, parce que ce support s’imposait à lui comme un défi, avec des techniques encore à inventer », estime John Harbour. Le chercheur a récemment soutenu une thèse de doctorat en recherche-création à l’Université Laval, dans le cadre de laquelle il a imaginé les dessins manquants de Microbus Ier, un court métrage laissé inachevé par Barré. Son mémoire de maîtrise portait déjà sur l’œuvre du pionnier québécois. Le livre en est inspiré, tout en étant enrichi d’une section biographique.
Rareté des sources
En introduction, l’auteur écrit que, « malgré quelques textes et les histoires racontées par les membres de sa famille, la pratique artistique et la vie de Barré restent parsemées de trous béants qui empêchent le public de bien le connaître ». Cette rareté des sources a constitué l’un des principaux défis de sa recherche. Si quelques travaux avaient déjà été publiés, dont un dossier de la Cinémathèque québécoise paru en 2017, sous la direction du conservateur Marco de Blois et de l’historien de l’art Laurier Lacroix, il regrette qu’aucune entrevue accordée par Barré n’ait été conservée.
Sauf une qui a été publiée dans Le Devoir, en 1930, alors que Barré était revenu à Montréal quelques années plus tôt, vraisemblablement en raison de problèmes de santé. Il succombera d’ailleurs à un cancer deux ans plus tard. Dans cet entretien, le cinéaste plaide pour l’intégration du cinéma à l’enseignement dans des disciplines faisant appel à des représentations visuelles, comme l’architecture ou la cartographie, s’inspirant d’expériences menées dans l’État de New York. « Le cinéma offre des moyens sans limites pour démontrer, au moyen de son enseignement visuel, la gamme entière du travail mental qui se déroule dans l’esprit du dessinateur », écrit-il, avant que la place des films éducatifs ne soit généralisée dans les universités au pays.
D’autres types d’archives, notamment audiovisuelles, subsistent toutefois. Dans un épisode d’une série documentaire de Walt Disney en 1955, le célèbre producteur lui-même souligne la contribution du « peintre et caricaturiste canadien ». Avec son dossier publié en 2017, la Cinémathèque québécoise a également mis en ligne plusieurs films de Barré, qui peuvent toujours être visionnés gratuitement. La plupart remontent à 1915 ou 1916, et mêlent animation et séquences en prises de vues réelles.
Bédéiste devenu cinéaste
« L’une de ses innovations sur le plan de la réalisation est sa façon de traiter le son, ou plutôt de composer avec son absence, précise John Harbour. À l’époque, le son n’était pas encore enregistré directement sur la pellicule. Barré, qui avait été bédéiste pendant plusieurs années, recréait donc des bulles dans ses dessins animés et les faisait apparaître avec un rythme qui imitait celui de la parole humaine. » On peut ainsi observer, dans des courts métrages mis en ligne par la Cinémathèque québécoise, des personnages dont les lèvres s’animent rapidement tandis que des bulles, en plus des intertitres, viennent évoquer leurs échanges — un procédé encore rare en 1915.
Barré est en fait considéré comme l’auteur de l’une des premières bandes dessinées québécoises, une courte histoire en huit cases intitulée Pour un dîner de Noël, publiée dans La Presse
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