Le voyage débute dans l’ancienne datcha d’été de Staline à Nouvel Athos, en Abkhazie, pseudo-pays entre les montagnes du Caucase et les rives de la mer Noire séparé de la Géorgie en 1992. Le « Petit Père des peuples » y venait en vacances chaque été à la fin de sa vie. Un lieu qu’il n’est pas vraiment possible de visiter, mais comme le rappelle avec un clin d’œil Witold Szabłowski, « dans les pays qui n’existent plus, tout est possible ».
C’est là, dans ce qu’on appelait la « Côte d’Azur soviétique », que le journaliste polonais a eu l’idée de ce livre il y a une dizaine d’années, en comprenant à quel point la nourriture pouvait être mise au service de la propagande. « Comment la moindre croquette de viande frite, servie dans la moindre cantine ou le moindre restaurant, de Kaliningrad au cercle polaire, de Kichinev à Vladivostok, peut servir à endoctriner les gens. »
Après Comment nourrir un dictateur (Noir sur Blanc, 2024), qui nous faisait voir Saddam Hussein, Idi Amin Dada, Enver Hodja, Fidel Castro ou Pol Pot à travers le regard de leurs cuisiniers, le journaliste polonais Witold Szabłowski reprend sa fourchette pour nous entraîner en Russie et dans l’ex-empire soviétique avec Ce qui mijote au Kremlin. De Lénine à Poutine, la Russie racontée par ses cuisiniers.
On apprendra des choses quant aux préférences culinaires de Lénine pendant ses dernières années à Gorki Leninskie, découvrant au passage que, contrairement à la version officielle soviétique, Lénine avait une cuisinière à sa disposition. Les récits de deux Ukrainiennes, deux cousines, qui avaient 6 ans à l’époque et qui ont survécu à la Grande Famine, vous couperont un peu l’appétit. « Nous vivions dans une misère noire. Nous mangions des racines de bardane, de l’écorce de bouleau, en hiver des racines que nous déterrions dans les bois pour avoir quelque chose à nous mettre sous la dent. »
Une voisine du même village se souvient elle aussi : « Si on parvenait à survivre à l’hiver, on mangeait le premier bourgeon qui apparaissait sur un arbre. Je ne me souviens pas d’avoir vu cette année-là une seule pomme, car elles étaient toutes dévorées avant même d’être mûres. »
Plus loin, Witold Szabłowski « cuisine » une nonagénaire qui a travaillé comme boulangère durant le terrible siège de Leningrad (qui a duré deux ans et demi), un travail qui, à 12 ans, lui a sauvé la vie. Livrant un témoignage terrifiant, elle se souvient que « personne alors ne se préoccupait de la vie humaine. La seule préoccupation, c’était de ne pas perdre la ville ». À quoi ressemblait le pain ? « L’avoine et le seigle étaient la base de cette farine, mais ils y ajoutaient de la poudre d’aiguilles de pin, des restes de lin moulu, de l’écorce d’arbre moulue, de la cellulose… »
Avec une autre cuisinière, plus très jeune elle non plus, l’auteur apprend comment s’alimentaient les soldats de l’Armée rouge durant la Seconde Guerre mondiale. Il s’entretient également avec la cuisinière de Youri Gagarine, le tout premier cosmonaute, ainsi qu’avec un cuisinier qui a travaillé pour Brejnev, autant au Kremlin que dans sa datcha privée, de même qu’avec le chef des cuisines du Kremlin sous Eltsine et sous Poutine.
Chacun des chapitres est ponctué de recettes authentiques : salade d’égopode (qui donnera de nouvelles idées aux jardiniers aux prises avec « l’herbe aux goutteux », une plante vivace très envahissante), esturgeon en gelée, bortsch de Baïkonour, la kacha de sarrasin (le « Viagra russe »). Au final, Ce qui mijote au Kremlin forme aussi, mine de rien, un véritable portrait de société.
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