C’est un genre qui remonte à l’Antiquité. Texte composé à la mémoire d’une personne disparue, à travers lequel l’auteur cherche moins à raconter une vie qu’à préserver une présence, une voix, une grandeur ou une amitié, le tombeau littéraire transforme en mots une disparition.
Pindare, Shelley et Rilke l’ont pratiqué. C’est Victor Hugo qui se souvient de sa fille Léopoldine dans Les contemplations. C’est Mallarmé et son Tombeau d’Edgar Poe ou Quelque chose noir de Jacques Roubaud. C’est un dialogue avec les morts au bénéfice des vivants.
Et c’est ce qu’a fait la romancière, essayiste et poète américaine Siri Hustvedt pour fixer la mémoire de son compagnon des 43 dernières années, le romancier Paul Auster. L’auteur de la Trilogie new-yorkaise (« Cité de verre », « Revenants », « La chambre dérobée »), de Moon Palace, de La musique du hasard, l’un des écrivains américains les plus importants de sa génération, a été emporté par un cancer des poumons en avril 2024 à l’âge de 77 ans.
Dans Ghost Stories — qui aurait pu se traduire en français par Histoires de revenants, tout aussi communs qu’en anglais —, Siri Hustvedt nous raconte, à travers « une sorte de journal », forcément décousu, la maladie, les traitements (leurs aventures dans cet univers chimique et vaporeux que Paul Auster appelait Cancerland) et la mort de son compagnon dans la bibliothèque de leur grande maison de Brooklyn, lieu d’un « long dialogue continu » de plus de 30 ans, parmi les milliers de livres qui ont donné un sens à sa vie.
Pour faire face à cette disparition, pour conjurer le silence, l’écrivaine raconte et se raconte, depuis la « musique du hasard » de leur rencontre jusqu’à la période du deuil, y ajoutant une série de lettres écrites à leur petit-fils avant sa naissance. « Il était toujours quelque part », raconte-t-elle. Dans son bureau, tapant à sa machine à écrire, ou ses pas résonnant dans l’escalier.
« Je veux être un revenant », lui aurait dit Paul Auster avant de mourir. À sa façon, Siri Hustvedt exerce le dernier vœu de l’homme qu’elle aimait, évoquant la sensation de la présence de Paul dans leur maison après sa disparition. Comme ses hallucinations olfactives sous la forme d’une odeur de cigare qui apparaissait parfois — même si Paul Auster avait cessé de fumer neuf ans plus tôt. « Ces dernières semaines, écrit-elle, l’odeur des Schimmelpenninck qui va et qui vient est devenue un réconfort pour moi, une trace sensuelle de mon passé avec Paul qui, d’une manière ou d’une autre, est venue imprégner le présent, une odeur qui met en échec le passage du temps. »
L’autrice de Tout ce que j’aimais (Actes Sud, 2003, Prix des libraires du Québec), de La femme qui tremble. Une histoire de mes nerfs (Actes Sud, 2010) et de Vivre, penser, regarder (Actes Sud, 2013) ouvre ses archives et se transforme en veuve de papier pour prolonger en quelque sorte leur vie à deux : « Je me sentais bien plus présente à moi-même quand j’étais avec Paul. »
Longue méditation sur la vie, la mort, l’amour, de réflexions sur le cancer ou sur l’écriture, Ghost Stories est ainsi un tombeau et le récit d’une belle complicité amoureuse et intellectuelle. « Je suis une rétrograde, confesse Siri Hustvedt. Je veux ce qui fut. »
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