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«Pessoa. L’œuvre-vie»: Pessoa, l’orchestre caché

 

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La mort de Fernando Pessoa, en novembre 1935, à l’âge de 47 ans, probablement liée à une cirrhose, a aussi donné lieu à la naissance d’un mythe. Cet homme discret, célibataire endurci, promeneur solitaire dans les rues de Lisbonne et modeste correspondant commercial pour des entreprises — rédacteur-traducteur, dirait-on aujourd’hui —, avait fait paraître des poèmes ici et là, fondé une revue littéraire et n’avait publié qu’un seul recueil de poésie, un an avant sa mort.

Mais dans la chambre qu’il occupait à Lisbonne, sa famille a fait la découverte d’une grosse malle en bois pleine à ras bord contenant 27 000 feuillets manuscrits et dactylographiés. Pessoa écrivait sur tout ce qu’il trouvait : cahiers, enveloppes, feuilles volantes, endos de lettres, papiers récupérés dans les cafés. Un fouillis vertigineux où les noms, les langues et les genres se mélangent : poèmes, fragments de prose, pièces de théâtre, essais philosophiques, traductions, textes politiques, critiques ou textes astrologiques.

Une « malle pleine de gens » (Antonio Tabucchi), « un orchestre caché » dira lui-même Pessoa, qui va aussi révéler l’existence de dizaines de pseudonymes et d’hétéronymes — un terme qui désigne une identité créée afin d’incarner un écrivain fictif, à la façon de Romain Gary ou d’Antoine Volodine. Si un certain nombre de textes avaient été publiés dans des périodiques sous des noms d’emprunt, trois alter ego poètes de Pessoa vont tout de suite se démarquer : Alberto Caeiro, poète de la nature, Ricardo Reis, médecin et « ardent classiciste », ainsi qu’Álvaro de Campos, un ingénieur naval dandy qui voyageait de par le monde.

Pessoa, explique Richard Zenith dans Pessoa. L’œuvre-vie, la monumentale et passionnante biographie qu’il consacre à l’écrivain portugais, avait doté « les trois hommes de biographies, de psychologies individualisées, de convictions religieuses et politiques, et de styles littéraires distincts », tout en faisant dialoguer entre eux chaque « auteur-personnage ».

« Pour créer, écrit Pessoa sous l’identité de Bernardo Soares, je me suis détruit ; je me suis extériorisé au-dedans de moi à tel point qu’en moi, je n’existe plus qu’extérieurement. Je suis la scène vide où passent divers acteurs, jouant diverses pièces. »

Dix ans après sa mort, 300 poèmes seront publiés — en des volumes séparés pour Alberto Caeiro, Ricardo Reis, Álvaro de Campos et Fernando Pessoa lui-même —, faisant dire au biographe que « les quatre plus grands poètes portugais au XXe siècle furent Fernando Pessoa ».

D’autres hétéronymes, ailleurs, iront constituer l’immense Livre de l’intranquillité, une « autobiographie dénuée d’événements » dans laquelle Fernando Pessoa avance masqué. Une sorte de soliloque à plusieurs voix qui lui sert à se regarder dans toute sa désespérante complexité. Un chef-d’œuvre posthume inachevé et inachevable.

Robert Bréchon, le premier biographe français de Pessoa (Étrange étranger, Christian Bourgois, 1996), résumait ainsi le cas de cet écrivain hors norme : « Imaginons que, dans les années 1910-1920, Valéry, Cocteau, Cendrars, Apollinaire et Larbaud aient été un seul et même homme, caché sous plusieurs masques… »

Spécialiste mondialement reconnu et traducteur de l’œuvre de Pessoa, Richard Zenith, installé depuis longtemps à Lisbonne, retourne ici toutes les pierres et fait de cette vie en apparence banale un véritable roman, recréant au passage l’atmosphère au tournant du siècle de Lisbonne et de Durban, en Afrique Sud — où l’écrivain a passé neuf années de sa vie — afin d’éclairer le mystère Pessoa.

Un mystère fait homme qui nous a laissé l’un « des corpus de littérature les plus riches et les plus étranges produits au XXe siècle ».

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Titre: Pessoa. L’œuvre-vie

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