Source : Le Devoir
J’ai toujours aimé regarder les documentaires animaliers, surtout ceux narrés par David Attenborough. Sa voix me donne l’impression que le monde respire plus lentement, que chaque insecte et chaque oiseau possèdent une importance particulière. Il y a quelque chose de rassurant dans ces images-là. Elles nous ramènent à l’essentiel. La nature continue d’avancer malgré le bruit, les catastrophes et nos vies qui débordent de partout. J’ai deux grands plaisirs dans la vie : découvrir un nouvel artiste et découvrir une nouvelle forme de vie. Les deux provoquent exactement la même sensation. Une forme de choc silencieux. Comme lorsqu’on apprend qu’il existe une méduse biologiquement immortelle, un poisson capable de changer de sexe ou un insecte qui passe dix-sept ans sous terre avant d’apparaître quelques jours pour chanter et mourir. Le monde devient soudainement plus vaste. Découvrir une œuvre de Mathilde Bois m’a fait le même effet. Son travail explore justement le lien tendu entre le vivant et les systèmes humains qui cherchent à l’organiser, le transformer ou le contrôler. Par la peinture, le textile et l’aquarelle, elle construit des univers où les animaux apparaissent dans des scènes à la fois ludiques, inquiétantes et artificielles. Ses œuvres donnent l’impression d’entrer dans un musée d’histoire naturelle qui aurait commencé à muter. Les références aux illustrations zoologiques anciennes et aux jouets pour enfants créent des mélanges surprenants entre différentes époques et différentes façons de représenter la nature. Les formes deviennent parfois grotesques, absurdes ou drôles, tout en laissant apparaître une violence plus discrète : celle de notre besoin de contrôler ce qui vit autour de nous. Ce que j’aime surtout dans sa démarche, c’est qu’elle refuse une vision figée de l’animal. Les créatures qu’elle dessine vivent dans une zone floue, quelque part entre le vrai, le faux, le décoratif et le fantasme humain. Elles deviennent les personnages de fables contemporaines où l’artificialisation du monde transforme autant les humains que les autres espèces. Derrière l’humour et l’étrangeté, il y a une réflexion lucide sur les catastrophes écologiques, mais aussi sur notre difficulté à imaginer d’autres façons de cohabiter avec le vivant. Quand je découvre par hasard une œuvre de Mathilde Bois grâce à la galerie Jano, j’ai l’impression de tomber sur une espèce rare au fond d’une forêt humide. Plus je regarde, plus l’œuvre semble se transformer. Les matières deviennent presque organiques. Les formes hésitent entre le jouet, le spécimen scientifique et le personnage de conte. Quelque chose de profondément vivant circule dans cette ambiguïté, comme si l’image refusait de rester immobile ou de se laisser définir complètement. On ne sait plus exactement si l’on regarde quelque chose de mignon, de triste ou d’artificiel. Tout coexiste en même temps.
Quand j’entre dans son atelier, j’ai l’impression de marcher dans une réserve naturelle construite à partir de souvenirs et de rêves étranges. Des animaux inachevés apparaissent entre les tissus, les dessins et les couleurs. La carrière de Mathilde commence à peine, mais son travail a déjà été présenté dans plusieurs lieux d’exposition à Montréal, à Québec et à Baie-Saint-Paul, ainsi qu’au Frauenmuseum à Bonn en Allemagne. Ses œuvres ont également été diffusées dans des galeries, centres d’artistes et institutions culturelles, comme la maison de la culture Marie-Uguay, Arprim et Ada X. Elle a grandi à Montréal, à L’Île-des-Sœurs, dans un environnement où la forêt occupait une place immense. Les étés semblaient infinis, remplis d’arbres, de jeux et d’inventions. Sa mère, danseuse et enseignante, se déguisait souvent et inventait des mondes avec ses enfants. La création faisait naturellement partie du quotidien. « Je dessine depuis le temps que je suis consciente », dit-elle. Enfant plutôt solitaire, elle passait des heures à tracer des formes et des histoires dans son propre univers. Elle raconte d’ailleurs n’avoir été punie qu’une seule fois : lorsque ses parents lui avaient retiré ses crayons. En cinquième secondaire, elle rencontre Françoise Sullivan grâce à un enseignant. Sullivan lui parle du Refus global, de Paul-Émile Borduas et des tensions qui traversaient cette époque. Cette rencontre transforme sa manière de voir l’histoire de l’art. Elle entreprend plusieurs études universitaires avant de réaliser une maîtrise consacrée à la conscience des images, à la perception et à la différence entre les souvenirs et les représentations visuelles. Puis elle part vivre en Allemagne pendant trois ans. Là-bas, quelque chose finit par craquer : « Je pratiquais la phénoménologie, et j’ai fini par comprendre que le monde importait davantage que les concepts. » Peu à peu, le milieu universitaire lui paraît étouffant. Les articles qu’elle rédige lui donnent l’impression absurde de s’adresser à « trois personnes sur la
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