La fonte des mirages
« Je n’ai la force / ni de la fleur ni du coton / pour faire plier / le regard et les éléments », admet Christine Leroy dans son premier recueil de poésie, Les heures serpentines. Cette force, elle la convoquera pourtant, harnachée dans ses mots de frimas, d’espoirs ligneux et d’amants bourrasques. Enracinés dans la touffe des vents, les vers traduisent une abondance, mais demeurent précis, rigoureux : « l’odeur du feu de bois / t’a précédé / et je suis tombée en amour // avec la forêt ». Le récit s’en tient au motif de la déception amoureuse, et là, cependant, on regrette un certain piétinement, comme si le texte s’était égaré dans des espoirs mort-nés : « je me disperse aux alentours / pour brouiller les pistes / toujours prête à me fondre / dans un mirage ». On en retient surtout une force organique et notre appartenance à la vie terrestre : « parfois je passe la tête / à travers les trous du temps // les vents lointains charrient leurs cendres / qui collent à mes cheveux // vieille amoureuse je rêve alors / à nos silences et à nos tempêtes ».
Les heures serpentines
★★★
Christine Leroy, L’interligne, Ottawa, 2026, 80 pages
La dernière marche
En tombée de son dernier recueil, Je n’y suis pour personne, Marcel Labine s’interroge : « je me demande si je saurai quand il faudra / cesser d’écrire passer la main et rentrer chez moi ». On aurait voulu que ce jour n’arrive jamais, et pourtant, quelques pages plus tôt, ses vers tombaient comme un oracle : « la poésie / est l’horizon des événements ». En effet, le poète n’aura pas pu assister à la naissance de son recueil, décédé quelques semaines avant sa parution. Son décès succède à celui de sa compagne, qui avait lancé l’écriture du recueil. Un livre qui poursuit son œuvre colossale, construit de cette rigueur qu’on lui a connue, où une clairvoyante noirceur enlace la nostalgie. Le poète y sera avalé par le vide, seul dans le Grand Appartement, mais ce ne sera qu’après avoir arpenté, une ultime fois, les territoires imaginés, intimes et saillants de leur existence. « Archiviste hanté », il aura cartographié les mots, arpenté le temps, digne porteur d’une humanité battante et cruelle. Il faudrait lui rendre hommage. On ne pourra plus que le lire.
Je n’y suis pour personne
★★★★
Marcel Labine, Herbes rouges, Montréal, 2026, 200 pages
Deux pas de côtés
Entre aveuglements et froides pénombres, on avance à tâtons dans ce magnifique troisième recueil de l’autrice, qui y déploie une dynamique langagière d’observation de ce qui traverse les lignes du temps. Dans une écriture marquée par une conceptualité qui sert à merveille l’exploration vibrante du monde des âmes, des sensibilités et de la matière palpable de l’existence humaine, le livre appose une à une ses observations. « À l’image du temps, mon ordonnancement de l’écriture est une taxonomie aussi tendre que vaporisée : je classe par fratries, je touche des clartés. » Cette approche littéraire n’est pas anodine, puisque la poète, qui est aussi sculptrice, oscille entre le langage poétique et celui des arts visuels. Les jours et les nuits s’y succèdent, dévoilant tour à tour des morceaux d’âmes. « Sur des cadrans solaires, au même moment, leurs ombres apparaissent écartées. » Le livre se lit comme une étude fascinante, ponctuée d’énigmes et de moments de touchantes illuminations.
Sinusoïdes
★★★
Émilie Allard, Le lézard amoureux, Montréal, 2026, 92 pages
Mémoire en perspective
Dans le désordre des pronoms, Sonia Bolduc propose son deuxième recueil, qui plonge dans les souvenirs d’enfance en les arpentant sous différents points de vue. Y sont évoqués des groupes de personnes, les inconnus comme les figures marquantes de la jeunesse, qui sont dépeints sous une lumière assez crue : « tes yeux vidés de l’espoir de vivre autrement ». Enchaînement d’images fixées dans des époques confondues, les suites de poèmes rassemblées par personne donnent l’impression qu’on aborde l’album de photos d’une famille qu’on ne connaît pas. On ne peut que deviner le sentiment d’un « je » parfois enfant, donc forcément collé à une expérience relationnelle simplifiée, dont il nous manque le contexte. À travers les temporalités, ce « je » se complexifie d’une conscience qui prend de la maturité. Cette projection frontale de souvenirs bruts commémore de façon très touchante ces figures qui tournent autour du
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