Source : Le Devoir
Il y a quelques semaines, j’ai appris que j’ai un cancer. Comme ça, à frette, alors que je pensais ce jour-là simplement vivre l’inconfort d’un rendez-vous gynécologique. Je m’y étais rendue seule, en Bixi.
Le cheval sauvage est pas content
J’en suis donc à attendre mon tour dans la salle d’attente (ça porte bien son nom), et tant qu’à attendre en ne faisant rien, je décide de bondir de ma chaise d’attente pour aller re(rerere)demander à la secrétaire — qui semble être en train de regarder un TikTok sur son cell — si elle ne peut pas juste essayer de communiquer avec l’autre département, SVP, mademoiselle, pour avoir les résultats d’une IRM passée d’urgence… il y a un trop gros crisse de boutte maintenant.
Je peux-tu avoir les résultats tabarnak, ma médecin de famille voit que rien n’a été dicté, mais je sais que quelque chose cloche, je sais aussi que je deviens moins polie là, mais le cheval sauvage est fatigué et pas content !
Je devais pleurer dans le corridor quand elle a fait les démarches, parce que je ne l’ai pas vu s’activer. Et je l’en remercie, parce que sans cette action, on me dirait encore que je vis un dérèglement hormonal. Que mon corps est en périménopause. Que la pilule fera arrêter les saignements.
« Bon, on ne fera pas d’examen ici », me dit la gynéco avec des yeux en gyrophare, avec dans les mains ce que je devine être mon IRM. « Je viens de téléphoner à une amie oncologue à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont et, si tu le veux bien, elle peut te prendre dans dix minutes. Mais il faudrait que tu sois là dans dix minutes. On appelle un taxi pour toi en bas. »
Je reprends mon sac à dos et mon casque. Le déjeuner est loin. Je suis en hypoglycémie. Je prends le temps de m’acheter un sandwich avant la sortie. Je demande de le faire griller. Je fonds comme lui dans le presse-panini. Je monte dans le taxi. On dirait que même lui, le chauffeur, comprend tout ce qui se passe. Rendu à destination, il ne me laisse pas payer. Le gars a un des métiers les moins payants, mais un cœur grand comme son pays.
Ma petite armée
Ce que j’avais alors à serrer dans le taxi était mon casque de vélo. Comme un bouclier qui ne sert à rien, pas à la bonne place ; un objet qui, je le savais en le regardant, serait suspendu à son crochet dans les prochaines semaines. Mais j’étais enfin prise en charge. J’avais galopé, j’avais ralenti, je m’étais affaissée et relevée tellement de fois durant la dernière année. Et là, j’entrerais dans la bonne infirmerie.
Et si vous le voulez bien, lors de ma prochaine chronique, j’aimerais vous parler de la lumière qui s’est créée autour de moi depuis cette entrée. Une petite armée s’est forgée, carrément dans mon dos — quand le cheval n’est pas là, les cavalières s’organisent — et elle m’aide à traverser le parcours de saut d’obstacles avec l’espoir d’un champ de tournesols au mois d’août. Cette armée est constituée de fées qui me grattent le crin, et on ne dira jamais assez la force du doux.
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