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Jeanne Mance, notre contemporaine

Source : Le Devoir

La littérature québécoise rayonne à travers le monde, et ce n’est pas seulement grâce au talent de nos auteurs. Dans les universités et les collèges, des professeurs étrangers cultivent et transmettent leur passion pour nos romanciers et nos poètes. Dans la série estivale Écrivains d’ici vus d’ailleurs, et pour souligner le 30e anniversaire de l’Association internationale des études québécoises (dont l’avenir est plus qu’incertain), Le Devoir a invité sept de ses membres à revisiter une œuvre de leur choix. Aujourd’hui, Licia Soares de Souza (Brésil) pose son regard sur Ce qu’il reste de moi, de Monique Proulx (Boréal, 2015).

Les liens de la Brésilienne Licia Soares de Souza avec le Québec traversent plusieurs décennies. Celle qui a fréquenté l’Université Laval, de même que l’Université du Québec à Montréal, multiplie les séjours prolongés, et a su nouer des amitiés durables dans le milieu littéraire. Spécialiste de la sémiotique de la culture, poète et écrivaine (Imaginaires transculturels entre le Canada et le Brésil, Nos corps territoires), elle affectionne l’univers foisonnant de la romancière Monique Proulx (Le sexe des étoiles, Homme invisible à la fenêtre, Le bien ne fait pas de bruit). Ce qu’il reste de moi relate la fondation de Ville-Marie à travers la figure et le combat de Jeanne Mance, ainsi que l’influence de cette héroïne sur la vie des Montréalais d’aujourd’hui. Ces personnages viennent de tous les horizons, de toutes les confessions religieuses, de toutes les origines et de toutes les conditions sociales, des classes aisées aux sans-abri.

Comment est né votre intérêt pour la littérature québécoise ?

Au début des années 1980, j’ai eu la chance d’obtenir une bourse pour apprendre le français à l’Université Laval ; elle était destinée aux jeunes et aux professeurs de français vivant à l’étranger. Si vous saviez combien de personnes ont été transformées après ce séjour d’immersion. Au Brésil, à ce moment-là, le Québec était peu connu, et les gens désireux d’apprendre le français ne considéraient que la France. Ce que j’entendais de leur part me prouvait à quel point la société québécoise était agréable. Chez vous, les gens sont sympathiques et donnent aux touristes des informations avec le sourire ; en France, particulièrement à Paris à cette époque, la mauvaise humeur était de mise. Cependant, je dois admettre que les Parisiens ont changé depuis.

Lors de ce premier séjour au Québec, j’ai découvert deux grands romans : Bonheur d’occasion, de Gabrielle Roy, et surtout L’avalée des avalés, de Réjean Ducharme. Ce qui m’avait fasciné dans L’avalée des avalés, c’est qu’il s’agit d’une œuvre déstructurée, avec un vocabulaire typiquement ducharmien. L’auteur invente des mots, et semble en même temps vouloir les désintégrer. Pour de jeunes lecteurs, ce livre est formidable, car il affiche un côté vraiment insolent et débridé.

De quelle manière avez-vous découvert l’univers de la romancière Monique Proulx, et tout particulièrement Ce qu’il reste de moi ?

Je connais son œuvre depuis un bon moment, mais ma découverte de ce roman est liée à une histoire personnelle. En 2015, lors de la parution du livre, j’ai reçu la visite d’une amie, attachée culturelle du gouvernement du Québec, alors que je souffrais d’un cancer et que je subissais des traitements de chimiothérapie. Elle m’a offert Ce qu’il reste de moi pour m’aider à traverser cette période difficile qu’elle avait aussi connue. À l’époque, j’avais déjà publié, en compagnie d’autres chercheurs, Figuration spatiale de Montréal. Pour une géopoétique urbaine interaméricaine, preuve que je m’intéresse depuis longtemps à la métropole québécoise.

Le Brésil et le Québec partagent un même héritage catholique, et sont des créations de puissances coloniales. Croyez-vous que les lecteurs brésiliens puissent être déstabilisés, ou charmés, par la figure de Jeanne Mance ? Ou de façon générale par cet ouvrage ambitieux oscillant entre le roman-mosaïque et la fresque historique ?

Ça dépend de quel lecteur brésilien vous parlez ! On trouve des gens à l’extrême gauche, d’autres à l’extrême droite, et finalement ceux et celles qui sont épris de démocratie. Même parmi ceux-là, ils possèdent toutes sortes d’expériences, d’attentes, de grilles d’analyse. Ce roman ressemble à une gigantesque cathédrale de verre, et, devant cela, certains seront fascinés, d’autres déstabilisés. Parce que c’est une œuvre d’une très grande ampleur.

Je dois tout de même préciser que, dans mon entourage québécois, beaucoup d’amis connaissent peu ou pas Jeanne Mance. On l’assimile à une religieuse, même si elle était une femme seule, la véritable fondatrice de Montréal, avec Paul de Chomedey de Maisonneuve, un fait historique officiellement reconnu chez vous en… 2012 ! En fondant l’Hôtel-Dieu, elle se retrouvait sur la ligne de front, et ce n’est pas pour rien

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