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Les hommes flottants

Source : Le Devoir

Le 22 juin dernier, j’avais fermé mon téléphone. J’ai travaillé sur un texte dans un café durant tout l’après-midi. Ensuite, je suis allé au dépanneur pour faire le plein d’essence. Quand je suis arrivé pour payer, parce que je suis le genre de gars qui paye encore à la caisse, comme les vieux, un homme d’une soixantaine d’années engueulait deux femmes derrière la caisse pour une histoire de billets de loto mal scannés. La caissière essayait tant bien que mal de calmer la situation, mais il y avait un bogue dans le système, ou je ne sais quoi. Sa collègue essayait de trouver ce qui clochait, et l’homme devenait de plus en plus impatient. Alors, il s’est mis à sacrer, à la traiter de conne, de bonne à rien. C’était très violent. Dans la file, personne ne parlait, un peu bouche bée. Ça a duré vingt ou trente secondes, je ne sais plus. Mais le gars n’arrêtait pas. Je me suis approché de lui et j’ai dit : « Hey, c’est quoi, ton problème ? » Le monsieur s’est retourné avec des fusils dans les yeux. Il avait le regard sombre ; en fait, je n’arrivais pas à voir ses yeux. Ils étaient brouillés. Il m’a dit de me mêler de mes affaires. Et j’ai répondu que ça n’avait aucun sens de parler à des gens comme ça. Et puis, il est parti. Pas en claquant la porte, pas en renversant un présentoir de chips, pas en promettant de revenir. Il est simplement parti, en continuant de sacrer comme si le monde entier lui devait quelque chose et refusait obstinément de le lui remettre. La caissière a soufflé un petit « merci », presque gênée, comme si elle s’excusait d’avoir eu besoin d’aide. Puis les deux femmes se sont remises au travail. Le lecteur de code-barres a recommencé à faire ses petits bips. Le client derrière moi a acheté un paquet de cigarettes. Quelqu’un a demandé un 6/49. En moins d’une minute, tout était redevenu normal. Mais pour qui ? Quand je suis revenu chez moi, j’ai vu la nouvelle. Je n’ai pas pu bouger pendant de longues secondes, comme paralysé. J’ai vu : un tireur a fait deux victimes et a laissé derrière lui un manifeste incel qui affirme, entre autres, que les femmes devraient être retirées du marché du travail, allant jusqu’à proposer que leurs emplois soient remplacés par des robots afin qu’elles retournent à leur fonction première : se reproduire en faisant des bébés. Avez-vous déjà vu des femmes tirer sur des hommes en laissant derrière elles un manifeste ? Pas moi.

J’ai repensé aux yeux du monsieur dans le dépanneur. Ou plutôt à leur absence. À cette impression étrange qu’ils étaient brouillés, comme lorsqu’un corps flottant passe devant la pupille et transforme momentanément une personne en silhouette floue. Les ophtalmologistes disent qu’il ne faut pas fixer les corps flottants. Plus on tente de les suivre, plus ils se déplacent avec le regard. Ils finissent par occuper toute l’attention, alors qu’ils ne sont que des débris minuscules suspendus dans le vitré de l’œil. Avec le temps, le cerveau apprend généralement à les ignorer. Ils sont toujours là, mais ils cessent de gouverner notre vision. J’ai l’impression qu’il existe aussi des corps flottants sociaux. Des idées minuscules, parfois anciennes, qui dérivent d’un homme à l’autre : qu’une femme devrait sourire davantage, qu’elle est trop émotive pour diriger, qu’elle exagère lorsqu’elle parle de peur, qu’elle devrait être reconnaissante lorsqu’on lui accorde une place. Certains aperçoivent ces pensées, puis les laissent passer. D’autres se questionnent à leur propos, les nomment, apprennent à les reconnaître pour ce qu’elles sont. Mais certains les poursuivent obstinément du regard. Ils les nourrissent, les collectionnent, les partagent avec d’autres. Ils se retrouvent entre eux pour contempler les mêmes ombres jusqu’à ce qu’elles prennent la forme d’une théorie, d’un ressentiment, d’une idéologie. Alors, lorsqu’un homme tue au nom d’un manifeste incel, on préfère souvent croire qu’il s’agit d’un corps étranger, d’une anomalie apparue soudainement dans le champ de vision collectif. Pourtant, entre lui et nous, il y a peut-être tous ces petits corps flottants auxquels nous avons appris à nous habituer. Ceux que l’on aperçoit dans un dépanneur, dans une salle de réunion, dans une section commentaires, dans une blague racontée entre amis. Ceux qui passent devant nos yeux, puis disparaissent, jusqu’au jour où quelqu’un décide de ne plus regarder que cela. Entre le « loup solitaire » et tous les hommes, il existe une vaste zone grise. Des hommes qui ne tueront jamais personne, mais qui considèrent que les femmes parlent

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