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Fragments de ses désirs amoureux

Source : Le Devoir

Certains auteurs semblent immortels, d’autres sombrent dans l’oubli. Après un temps, qu’en reste-t-il ? Dans sa série mensuelle Faut-il relire… ?, Le Devoir revisite un de ces écrivains avec l’aide d’admirateurs et d’observateurs attentifs.

Que serait devenue Marie Uguay (1955-1981) si elle n’était pas morte à l’aube d’une vie de poète qui s’annonçait aussi inspirée que prolifique ? En l’espace de deux recueils (Signe et rumeur, 1976 ; L’outre-vie, 1979) et d’une présence vibrante à la Nuit de la poésie du 28 mars 1980 au Gesù, immortalisée sur pellicule par Jean-Pierre Masse et Jean-Claude Labrecque, cette jeune femme fragilisée par un cancer des os n’a pas suscité la pitié, mais l’enthousiasme. Dont celui de Gaston Miron.

Pour Marie Uguay, écrire était une façon d’accéder à « une proximité plus intense au réel », et sa jeunesse fut aussi marquée par l’intensité, elle qui a subi de multiples traitements médicaux pour contrer un mal qui l’attaquait de partout. En 1977, quelques mois seulement après l’annonce de son diagnostic, elle dut se soumettre à l’amputation de sa jambe droite pour éviter la propagation du cancer. Du moins pour un temps…

Se destinait-elle vraiment à une carrière en communication ? C’est pourtant dans ce domaine qu’elle s’inscrit à l’Université du Québec à Montréal en 1972, un programme qu’elle abandonnera deux ans plus tard. Mais c’est à l’intérieur des murs de cet établissement qu’elle fait la rencontre d’un camarade de classe qui deviendra son conjoint, un indéfectible allié jusqu’à son dernier souffle, et même au-delà. Stéphan Kovacs n’immortalisera pas seulement Marie Uguay à travers son regard de photographe, il deviendra aussi le gardien de son œuvre. Celle-ci comprenait bien sûr de nombreux poèmes, mais, dès son jeune âge, l’écrivaine en devenir noircissait des pages de ses réflexions tout en décrivant les aléas de sa vie. Un matériel précieux que Kovacs allait rendre (en partie) public en 2005 avec la parution de Journal, chez Boréal.

Âmes sœurs

« Elle écrivait tout le temps, et sans aucune rature », affirme avec émotion la comédienne Sylvie Léonard. Marie Uguay était sa cousine, mais leur admiration mutuelle pour leurs talents artistiques en devenir en faisait pratiquement des sœurs jumelles. Elles sont nées à quelques mois d’intervalle, leurs mères étaient elles-mêmes jumelles, et ont grandi en parallèle tout en partageant plusieurs étés mémorables à L’Île-Perrot.

Cela a suffi pour cristalliser une relation privilégiée, où l’une n’avait que bien peu de secrets pour l’autre. Rien n’a d’ailleurs vraiment surpris Sylvie Léonard à la lecture de Journal. « Ses carnets, je ne les avais pas lus, souligne celle que l’on peut voir en ce moment dans la série Le gouffre lumineux aux côtés du regretté Marc Messier, mais rien ne m’a étonnée, car nous étions très proches, et ce, jusqu’à la fin. Stéphan Kovacs avait un droit de réserve légitime sur tous ces textes, et je comprends très bien pourquoi il a pris tout son temps avant de les lire, et de les publier. »

S’il n’y avait qu’un mot pour décrire sa poésie, que Marie Uguay qualifiait de « chercheuse », Sylvie Léonard opterait plutôt pour « charnelle ». « À la lecture, on sent le climat, les odeurs. La poésie n’a pas besoin d’être lyrique, car c’est d’abord et avant tout une parole, un langage. »

Jeune poète, vieille âme

Lui-même poète (La troisième à partir du Soleil, 2023 ; Mirabilia, 2019), Vincent Lambert souscrit aux propos de Sylvie Léonard, voyant dans l’œuvre de Marie Uguay quelque chose qui va bien au-delà de la description de la « passion amoureuse ». « C’est rare de voir quelqu’un d’aussi jeune afficher autant de profondeur, d’intensité, de maturité et de rigueur, dit celui qui est également professeur de littérature au cégep de Lévis. L’éros, elle ne le décèle pas seulement chez l’autre, mais partout autour d’elle. » Voilà le signe, selon lui, qu’elle ne séparait jamais les dimensions intellectuelles et sensorielles dans son rapport au monde.

Celle qui a décidé d’abandonner son patronyme, Lalonde, pour adopter celui de son grand-père maternel, César Uguay, Français d’origine, professeur de violon et que la poète admirait, ne saurait se réduire à son destin tragique. Pour Vincent Lambert, aborder Marie Uguay à travers un filtre médical, voire sacrificiel, serait une erreur. « Lorsqu’on lit Journal, on découvre qu’elle est habitée par quelque chose qui la dépasse, et elle affiche une exigence, une acuité qui font toute sa puissance. Chaque lecture de ses poèmes nous amène à découvrir quelque chose de nouveau. »

Autoportraits, publié en 1982, soit un an après son décès, montre l’intimité d’une poète pour qui le temps est compté, mais qui ne soumet pas sa poésie à sa stricte condition médicale. Son besoin impérieux d’écrire n’est

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