Image

«La onzième heure»: avant minuit

 

Le Devoir Lire

La onzième heure marque le retour de Salman Rushdie à la fiction après la violente agression dont il a été victime en août 2022 au centre culturel de Chautauqua, dans l’État de New York. Souvenons-nous : l’écrivain américano-britannique d’origine indienne, auteur des Versets sataniques (Christian Bourgois, 1989), avait commencé à prendre la parole devant plusieurs centaines de personnes quand un homme a jailli de la foule pour aller le poignarder une quinzaine de fois.

En mai 2024, Salman Rushdie avait fait paraître Le couteau (Gallimard), ses « réflexions suite à une tentative d’assassinat », mais écrire de la fiction après cette attaque lui semblait à l’époque impossible. « Je ne voulais surtout pas que dans le futur, cette chose occupe mon espace imaginaire. Je voulais en faire un bilan, pour moi et pour les lecteurs, et puis tourner la page », nous avait-il expliqué à la sortie du livre.

Si la page semble avoir été tournée, le poison semble néanmoins avoir en partie contaminé son imaginaire. L’écrivain a échappé de peu à la mort, il est vrai, et il est raisonnable de penser qu’aujourd’hui, à 79 ans, le temps lui est plus que jamais compté.

La onzième heure, sur lequel, on le devine, plane l’ombre de cet événement, est constitué de cinq nouvelles campées en Inde, au Royaume-Uni ou aux États-Unis, hantées par la vieillesse, la mortalité, la mémoire, où Rushdie mélange tragique et burlesque.

À Madras, deux vieillards « qui avaient déjà bien entamé leur onzième heure », amis et voisins habitant le même immeuble, « deux ombres qui s’ombragent mutuellement » et perpétuellement en désaccord, vont voir leur relation bouleversée par un tsunami (« Dans le sud »).

Plus loin, « La musicienne de Kahani » renoue avec le réalisme magique et l’univers des Enfants de minuit (prix Booker en 1981), en traitant d’une musicienne aux dons extraordinaires, d’un faux gourou et d’un bébé à « un milliard de dollars ». Une histoire de vengeance et de retrouvailles familiales plutôt sinueuse.

Sur le campus d’un collège anglais, au début des années 1970, un écrivain qui y vivait en résidence, auteur d’un seul livre et homosexuel dans le placard, découvre qu’il est devenu un fantôme « enveloppé d’un brouillard verdâtre ». Une autre histoire de vengeance, où se devine cette fois l’influence du procès du mathématicien britannique Alan Turing (« Le défunt retardataire »).

« Oklahoma », l’une des nouvelles les plus intéressantes du recueil — et peut-être aussi la moins accessible —, se présente comme le manuscrit qu’un écrivain d’origine indienne installé au Royaume-Uni a envoyé la veille de sa mort à son éditeur. Une confrontation énigmatique entre un jeune écrivain et son mentor, nourrie du Kafka de L’Amérique et de clins d’œil à Italo Calvino et aux « Peintures noires » du peintre espagnol Francisco de Goya.

« Le vieil homme de la piazza », la dernière et aussi la plus courte des nouvelles, est quant à elle une fable politique et philosophique (sur les États-Unis d’aujourd’hui), ainsi qu’une allégorie sur la fragilité du langage et de la liberté.

Si cette méditation voyageuse à plusieurs facettes sur l’idée de mortalité et de legs artistique n’est certes pas le livre le plus achevé dans l’œuvre de Salman Rushdie, on retrouve néanmoins dans La onzième heure l’humour latent et l’imagination foisonnante auxquels l’écrivain nous a habitués.

[...] continuer la lecture sur Le Devoir.

Dans cet article

Titre: La onzième heure

No books found for your query.

Palmarès des livres au Québec