Source : Le Devoir
Au décès de sa grand-mère, Geneviève, 27 ans, retourne dans sa Campbellton natale, au Nouveau-Brunswick, pour emménager dans la maison mobile de la défunte. Elle y partage son quotidien avec six fantômes de bébés mulots noyés par cette dernière des années plus tôt, ainsi qu’avec les spectres d’une enfance à laquelle elle a tenté d’échapper par tous les moyens, fuyant notamment à Montréal à l’aube de l’âge adulte.
C’est pourtant la fuite, encore, qui la contraint à revenir sur ses pas, après un engagement galvanisant auprès des grévistes étudiants de 2012 et un désenchantement ayant semé un froid dans les amitiés fragiles tricotées par les circonstances.
Habitée par une colère tenace, Geneviève devra arpenter les sentiers filandreux du deuil pour apprivoiser les récits — d’ours, de feux, de croix sur flancs de montagne, de regrets — qui la constituent, et apprendre à attraper et à nouer les liens diffus qui l’unissent aux autres — son grand-oncle Samuel, et cette amie, Leanne, qui fait naître des papillons au creux de son ventre.
Chevrotine, troisième roman d’Amélie Panneton, et centième titre des Éditions de Ta Mère, est un récit traversé de fulgurances et d’une nostalgie complexe ancrée dans un regard résolument tourné vers l’avant. Tissée à partir d’images fortes — les deux croix qui veillent sur le Sugarloaf à Campbellton, des mulots, une maison mobile —, l’histoire examine d’abord et avant tout la trajectoire qui se déploie entre « le lieu d’où l’on part et celui où on va ».
« Quand je suis partie de Campbellton, à 17 ans, j’avais vraiment hâte de laisser tout ça derrière moi, raconte l’écrivaine, attablée dans la lumière oblique de l’automne sur une terrasse montréalaise. Comme beaucoup de gens qui grandissent dans un petit milieu, je me sentais très à l’étroit. Je me souviens clairement avoir eu l’impression qu’un éventuel retour était synonyme d’échec. Je ne crois plus ça aujourd’hui, mais j’avais envie d’interroger ce mythe de transformation qui accompagne le départ de son milieu natal. »
La romancière entrecroise donc la trajectoire très intime d’une jeune femme et la mémoire collective, souvent opaque, qui raconte un lieu et une communauté, projet qui lui a permis d’explorer en profondeur les symboles et les récits fondateurs de son Acadie natale.
Belle et complexe Acadie
« Ce livre est un peu une collection d’obsessions, lance l’autrice en ricanant. Ça fait longtemps que je ne vis plus en Acadie, et son écriture est une occasion de réactualiser mon rapport à la cité. Je me suis plongée dans des épisodes qui m’avaient toujours intéressée, mais plutôt en surface, comme les événements de la Butte à Napoléon, à Cap-Pelé, ou la grève étudiante de 1968. Ça m’a permis de replonger dans une identité qui n’est pas tout le temps simple pour moi et de raviver un rapport que je veux riche et actuel avec la culture acadienne. »
Cette immersion a donc offert un beau terrain de jeu à Amélie Panneton, tant sur le plan des références historiques et narratives que sur celui de l’utilisation de la langue, ou plutôt des langues, qui se distinguent par des disparités régionales, générationnelles ou de classe et qui demeurent absentes de l’imaginaire qu’entretient le Québec à l’égard de l’Acadie.
« Ça me fascine à quel point la langue est un vecteur d’identité. En même temps, ça change tellement, c’est tellement malléable, en fonction des circonstances, des gens que tu côtoies, des lieux, de ce à quoi tu as accès. C’est une chose à laquelle j’aime me frotter dans la construction de mes personnages, parce que ça en dit tellement sur eux. »
Mythologie personnelle
Au-delà de la finesse des dialogues, Amélie Panneton bâtit des personnages d’une grande complexité, traversés d’ombre et de lumière, porteurs de fictions qu’ils laissent remonter à la surface goutte à goutte, révélant au même titre la teneur de leur psyché aux lecteurs. « Je me demande souvent pourquoi je continue à écrire des livres. Mettre ma vie en histoire, c’est vraiment central à qui je suis. Je ne suis pas Geneviève, Geneviève n’est pas moi, mais je voulais traduire ce besoin, qui est une expérience partagée, je pense, d’une façon ou d’une autre. Je voulais que ce soit une mise en fiction ultimement assez ordinaire, qui aide l’héroïne à dégager un sens à son parcours, à choisir ce qu’elle garde avec elle, comme un motif récurrent. »
Le titre, Chevrotine, qui désigne une munition de chasse composée de plusieurs lits de projectiles, fait référence à ces morceaux épars qui forment notre mythologie personnelle. « Si on ne s’y prend pas comme il faut, la balle peut traverser l’animal sans le tuer. Mes personnages
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