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Il fait 41 degrés à Paris quand la discussion avec Véronique Ovaldé s’amorce par l’intermédiaire du Web. Installée devant l’écran, l’écrivaine affiche en revanche un air guilleret, manifestement heureuse de discuter de son plus récent opus, une œuvre régie par la domination d’où émane, en toute improbabilité, la beauté.
La mère de l’autrice, toujours bien vivante, se réjouit du dernier livre de sa fille. Même si on y dépeint des jours meurtris par les injures et la calomnie, même si elle pourrait se froisser du portrait d’ensemble qui la place sous le joug d’un odieux manipulateur dont elle aura fait les frais pendant des décennies. « Elle nous dit maintenant : “Je suis désolée, je ne suis pas partie”, relève Ovaldé. Je me suis dit ce matin : l’espoir, c’est le pire des esclavages. Parce que vous imaginez toujours que ça ira quand même peut-être mieux demain. Et dans certaines histoires, dans certaines vies, il vaut mieux rompre. »
Vies réelles, vies imaginées
À quelques reprises dans le roman, le trajet dévie du courant, il change de direction pour se figurer un autre chemin que celui parcouru. Qu’est-ce qui aurait été différent si au lieu de ceci, il s’était passé cela? La fiction permet ce genre de pas de côté, elle s’interpose pour changer la donne et apposer un baume sur une réalité qu’on aurait souhaitée plus clémente. Ce procédé reste l’acte de la narratrice; la fille utilise sa posture d’écrivaine pour façonner une destinée singulière à cette mère qu’elle aime. Une manière de lui faire vivre par procuration ce qui n’a pas eu lieu.
Mais avant tout, ce livre s’incarne à la hauteur d’un hommage. Les faits demeurent, la brutalité du mari a sévi, et encore pire, le silence imposé qui agissait telle une arme de destruction exemplaire. Pour Véronique Ovaldé, l’écriture se dresse contre cette violence. « Je crois que quand on vit dans des systèmes coercitifs, et cette famille était un système coercitif, on ne vit qu’en contrebande, dit l’autrice. Et la contrebande, pour moi, c’était le dessin, la lecture, l’écriture. » Ce monde parallèle prend de l’ampleur jusqu’à devenir la façon choisie d’aller dans l’existence. Écrire. Pour sélectionner soi-même les coordonnées.
Le titre du livre, Vivre sans bonheur et n’en point dépérir, origine d’une phrase de l’autrice Colette lancée par la vieille Suzanne à la mère de Véronique Ovaldé. De simples mots qui au lieu de la mortifier, respirent en elle. Tout au long de sa relation conjugale, elle se fera un point d’honneur à être parfaite pour son époux. « Rien à me reprocher, dit-elle, je ne veux rien avoir à me reprocher. » Pendant toutes ces années, elle aura néanmoins manqué à elle-même.
À la mort de son mari, elle reprend ses droits. « Depuis qu’il est mort, c’est fou, je l’ai vue s’épanouir. C’est pour ça qu’elle me dit [à propos de l’écriture du livre] que ça aurait été bien si c’était il y a quarante ans. Évidemment. Mais moi, je ne pouvais pas », explique Ovaldé. L’œuvre avait besoin de son temps pour mûrir, pour s’extirper du bourbier. Ainsi qu’il a fallu à l’autrice sortir de l’enfance pour considérer sa mère comme la glorieuse qu’elle est, car petite, c’est le père qui s’apparente au modèle à suivre. De sa position de souverain, il en impose davantage.
Aussi, il était important que dans le récit, la mère soit l’actrice principale. Si l’autrice ne pouvait pas faire abstraction du père, il apparaît cependant en orbite. La lumière est dirigée sur elle, qui brille soudain sous les feux de la rampe. « En fait, je sais, je m’en rends compte, j’aime les héroïnes flamboyantes, mais je suis du côté des méprisées, évidemment », soutient l’écrivaine. Discrète, gentille, affable, la mère ne correspond pas de prime abord à l’icône admirée. « Elle ménage chèvre et chou. Qu’y a-t-il de plus inconfortable et de moins éblouissant? »
L’aménité qu’elle porte à autrui est un outil à double tranchant, elle en a constaté les dégâts durant son union maritale. Mais aujourd’hui, sa propension à aimer les gens lui vaut d’être appréciée, bien entourée. « Elle est heureuse. Il n’y en a pas beaucoup à 88 ans qui sont heureux. » Finalement, elle récolte les fruits. « Mais en même temps, en ayant, comme elle dit, une bonne vie bien ratée au milieu. »
Préparer la mutinerie
Les livres, on l’a mentionné plus haut, constituent dans la jeunesse de l’autrice un rempart devant l’ambiance surchauffée qui règne à la maison. Le père trouve la lecture dangereuse, et sur ce point, il aura eu raison. La mère passe en secret à ses filles les objets honnis. Peut-être sa plus grande insurrection et le plus bel héritage transmis. Le texte Discours de la servitude volontaire d’Étienne de La Boétie, l’autrice l’a donné à chacun de ses enfants. « Soyez résolus à ne servir plus, et vous voilà libres », exprime-t-il. Lorsque Véronique Ovaldé annonce à sa mère qu’elle quitte son mari avec ses deux enfants de 6 et 2 ans, celle-ci lui répond, à sa grande surprise : « Je t’admire beaucoup, ma fille. »
Sans que celui-ci soit explicitement politique, le livre d’Ovaldé peut s’observer sous l’angle de la dénonciation des abus de pouvoir. Car la toxicité est l’apanage de plus d’un couple. « Je vous avoue que j’ai un petit peu peur des réactions là-dessus, parce que c’est le couple féodal pour moi. C’est mon père qui prend ma mère, elle a 19 ans, elle est jolie comme un cœur, et il l’enferme dans sa maison, elle lui fait à manger, il a donc un accès gratuit à la nourriture, évidemment au sexe, et au confort, à la propreté. » Une forme d’asservissement jadis socialement acceptée dont le ressac se fait sentir, particulièrement aux États-Unis, avec le retour des tradwifes.
En écrivant — et elle le fait avec superbe, lest, aplomb et intelligence —, Ovaldé renchérit à une vie qui n’a pas rendu justice à une femme ayant pourtant fait montre du comble de l’altruisme. Cette dame, comme la surnomme tendrement l’écrivaine, qui aura su conserver « sa joie malgré tout. Cette étrangeté ».
Photo : © Céline Nieszawer/Éditions Flammarion






