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J’avais entre mes mains le nouveau livre de Dominique Fortier, la joie, la fébrilité à l’idée de me lancer dans la lecture. Scruter la couverture, lire la quatrième, puis les crédits, piger une page au hasard, plonger dans les remerciements à la fin du texte, presque un rituel pour retarder le commencement pourtant attendu.
Les yeux braqués sur la bibliothèque, je cherche des yeux ses livres précédents, les dos réconfortants, une famille collectée sur bientôt presque deux décennies. J’ai tout lu. De combien d’écrivaines ou d’écrivains pouvons-nous dire avoir lu l’œuvre entière, certains titres plus d’une fois? De mon côté, je pense d’abord à Jacques Poulin, à Lise Tremblay, à Catherine Mavrikakis, à Kenzaburō Ōe, à Édouard Louis ou à Sorj Chalandon. Il y a des œuvres que je remonte lentement, un morceau ici, un morceau là, Marie-Claire Blais, Anne Hébert, Robert Lalonde, Aki Shimazaki…
J’aime cette forme d’engagement, la fidélité à l’égard de compagnes ou compagnons de route, présences discrètes, avancer à leur côté, grandir et apprivoiser les différentes couleurs de l’existence en s’appuyant à elles et eux.
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Dominique Fortier entre les mains, donc. Retarder le commencement, et puis se lancer sans être capable de s’arrêter, au lever, puis y revenir dès que la journée se termine. Dans Chambres noires, Fortier scrute la vie d’une artiste, une autre « femme fantôme, inachevée et sauvage » à la Emily Dickinson, cette fois, Vivian Maier, photographe morte en 2009 et qui n’a touché à la notoriété qu’une fois décédée.
Fortier aime les personnages qui méritent la lumière, mais qui l’ont toujours fuie. Pour Maier, sa reconnaissance publique part de la découverte accidentelle dans un entrepôt d’une boîte remplie de photos, autant de vignettes croquées dans la rue par une « femme qui regarde ». C’est une révélation, rien ne raconte mieux le monde en mouvement que ce travail fait par une « témoin de son époque, de la ville qu’elle sillonne, de la société qu’elle observe et habite depuis la marge ».
On défile le parcours fascinant de Maier, née à New York dans l’entre-deux-guerres d’une mère française et d’un père qui disparaît rapidement du décor, de la cohabitation avec Jeanne Bertrand, qui fera découvrir la photographie à Vivian, au déplacement de ce trio en France, puis au retour à New York à la fin de l’enfance, difficile transition avec cette mère dépressive et colérique. Vivian, solitaire, rêveuse, « née adulte », « étrangère partout », fuit comme elle le peut — le cinéma, la photographie — et devient nounou à Los Angeles, à Chicago. Résolument indépendante, sans liens sociaux forts, elle demeure la plus proche de ces enfants, s’aventurant parfois à l’étranger, toujours en gardant la photo comme pilier, puis s’isolant encore plus à la fin de sa vie.
Ce portrait aurait pu être anecdotique sans le regard si juste et l’écriture si soignée de Dominique Fortier, sa capacité à tisser des liens formidables entre des éléments disparates, cette façon de s’arrêter sur un détail, de poser la question qui fait prendre du recul, son sens inouï de la construction. Les courts chapitres, une ou deux parfois trois pages, se succèdent, tantôt l’aspect biographique, tantôt des observations ou des anecdotes sur l’image, le cinéma, la science, tantôt des photos. Et surgissent soudain des passages personnels, incursions furtives sur elle-même. Chaque partie éclaire l’autre, un écho, se penser soi-même au contact de l’autre.
Dominique Fortier se cache dans ce livre — cela devient une habitude —, parfois c’est visible, d’autres fois c’est souterrain. « As-tu remarqué que je fais don de moi en pièces et morceaux? », ces mots de Marina Tsvetaïeva choisis en épigraphe comme une confession. Ces « pièces et morceaux » parlent de sa fille, de son père décédé il y a trois ans, de sa mère, de photos familiales. Elle se laisse aussi déstabiliser par le triste souvenir lié au décès de sa sœur, tout à coup, la typo pâlit, comme par pudeur, comme si tout cela ne pouvait pas encore être complètement raconté — il faudra y revenir dans un prochain livre.
Pour Fortier, le but de l’écriture est de « sauver quelque chose de l’oubli », « tenir la mort en échec », ou « jouer avec elle, mais comme la souris joue avec le chat ». Elle crée du lien entre les idées, entre ce qui ne devrait pas être réuni, une lueur parmi les ombres, parmi les secrets, parmi les murmures. « Je persiste à croire, envers et contre tout, que l’intuition, l’imagination, la mise en récit sont parfois les seules façons de nous révéler à nous-même et les uns aux autres, de nous reconstruire à travers nos histoires entrelacées. »
Comment conclure autrement qu’en me promettant de lire le prochain?
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Carole David est un autre grand nom de notre littérature, sa poésie comme une résistance, un vacillement. J’ai plongé sans hésitation dans L’ouvrier italien tombé. Cet Italien, c’est son grand-père maternel, né dans le sud de l’Italie, immigré au Canada en 1917, décédé en 1945 à 52 ans d’un violent accident de travail : le récit s’attarde à faire revivre cette histoire effacée, ce récit troué, car « personne ne se soucie de la généalogie du pauvre ». Carole David a le souci de « veiller sur lui », de raviver sa trace, même si l’exercice est complexe (« tout ce que je remue s’efface, se désagrège et m’échappe »).
Au-delà de l’homme, elle parle aussi de la période, des défis de l’immigration, des injustices de classe, des conditions de travail difficiles, son grand-père comme un symbole de ces immigrants « dont le corps a été réquisitionné par la compagnie et le capitalisme sauvage ». Elle retourne à pas lents sur le territoire de son enfance montréalaise, son identité double — italienne et québécoise —, les origines modestes. Elle recompose sa vie par l’écriture, collecte « de souvenirs parfois altérés ou imaginés », la pensée fait des bonds, quête qui ne peut qu’être incomplète et remplie de doute.
J’apprécie ce désir de faire revivre les invisibles, de s’appuyer sur l’écriture pour redonner une dignité perdue ou bafouée. Parce que raconter une vie, cet ouvrier italien tombé, ce grand-père, c’est sortir de l’anonymat ou du silence des milliers et des milliers d’immigrants ou d’immigrantes qui ont souffert par espoir de mieux.
Photo : © Louise Leblanc






