Source : Le Devoir
Menaces environnementales, dérives de l’intelligence artificielle, dilemmes éthiques où aucune option n’évite les préjudices, complots politiques, corruption… pour le critique littéraire Michel Bélair, les polars sont autant de miroirs grâce auxquels on peut prendre la mesure de ce qui gronde sous la surface, des périls qui nous cernent ouvertement et des catastrophes prêtes à émerger à tout moment.
« Chaque fois, ce qui est important pour moi quand je lis un polar, ce que je ressens, c’est la réaction de quelqu’un face à une situation qui est inacceptable », dit celui qui fait paraître ces jours-ci Chroniques d’un monde qui s’écroule. 36 polars qui remettent en question nos certitudes aux éditions Somme toute/Le Devoir.
Dire que Michel Bélair collabore au Devoir tiendrait franchement de l’euphémisme. Non seulement il y a travaillé à temps plein pendant des décennies, mais il y a publié son tout premier texte en 1968, se remémore-t-il. C’est lorsque son collègue Serge Truffaut lui a passé le flambeau de la critique des romans dits « noirs », autour de 2004, qu’il a apprivoisé ce genre qui a eu tôt fait de susciter chez lui un vif et exponentiel intérêt. Si bien que, depuis sa maison dans le Bas-Saint-Laurent dont le jardin donne sur le fleuve, l’ancien journaliste aujourd’hui à la retraite continue de faire partager aux lecteurs ses découvertes littéraires, tant dans nos pages que sur le webzine En retrait, où écrivent bénévolement de vénérables commentateurs ayant fait carrière dans les médias avant de se retirer de la scène professionnelle. C’est d’ailleurs de ce site que sont tirés les trois douzaines de comptes rendus rassemblés dans son ouvrage.
La noblesse du genre
Le polar, populaire pan du corpus littéraire mondial, couvre selon lui un ample spectre d’insoutenables circonstances. « Dans la tête des gens, “polar”, ça fait référence à des histoires de police. Or, je pense que c’est beaucoup plus que ça. J’aime d’ailleurs mieux parler de noir que de polar, parce que le noir renvoie à quelque chose qui nous habite tous, qu’on arrive mal à définir, mais avec lequel on vit. […] L’injustice, la bêtise des politiciens, la cupidité des gens d’affaires et tout le reste, ça vient nous chercher quelque part, et [ce sentiment] est présent en chacun de nous. »
Ces livres, plus qu’exorciser ces pulsions, les démystifieraient, en quelque sorte, y feraient écho. Qui plus est, selon l’ancien journaliste, « on réalise très, très souvent que les auteurs de polars sont de très grands écrivains, donc ça nous touche encore plus. »
Et pour le critique, qui se résout tout de même à user du terme généralement reconnu de polar, ce genre ne connaît aucune limite. Il peut prendre les teintes les plus variées, de l’horreur à l’eau de rose en passant par la drôlerie. Le spécialiste — qui a signé chez Somme toute en 2024 Noir sur blanc. Le polar en 20 portraits — cite en guise d’exemple Thomas King. « Ce monsieur a un humour absolument dévastateur, qui fait encore mieux prendre conscience des énormités auxquelles il est confronté… et nous aussi. »
Dans un tout autre registre, Michel Bélair voue également une estime marquée à l’autrice américaine établie en Italie Donna Leon. « C’est une grande moraliste qui souligne le manque d’éthique flagrant de la majorité des politiciens, des multinationales, qui relève tout ce qui est injuste et intolérable. » Si bien que les lecteurs en viennent à comprendre — sans excuser, bien entendu — « qu’il y ait des gens qui réagissent de façon violente par rapport à tout ça ».
Un vaste éventail
Non seulement Chroniques d’un monde qui s’écroule recense des créations provenant de tous les continents — le critique évaluant, le cas échéant, jusqu’à la qualité de leur traduction en français —, la diversité des écrits noirs suggérés va encore plus loin. Le recueil comprend des premiers romans, des œuvres d’écrivains établis dont le ou la protagoniste multiplie les enquêtes d’un livre à l’autre (pensons à la Maud Graham de Chrystine Brouillette, aux Henrik Oksman et Jari Paloviita du Finlandais Arttu Tuominen ou au Melchor Marin de l’Espagnol Javier Cercas) et même un ouvrage publié à compte d’auteur, Un effluve anonyme, de la journaliste Lucie Lavoie, qui s’intéresse aux enfants assassins.
Car Michel Bélair prête une attention à tous les polars qu’il reçoit. Il leur accorde au minimum 50 pages pour le convaincre de poursuivre sa lecture, et ce, malgré la quantité importante de titres qui lui sont soumis, étant donné que, rappelle-t-il, « c’est le genre littéraire qui se vend le mieux ». Et si dans l’esprit populaire le polar peut encore être associé au
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