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« Vous n’êtes jamais vous-mêmes à vos propres yeux », écrit Gertrude Stein dans Autobiographie de tout le monde. « C’est ça être moderne : ne pas être soi. » Est-ce désirable ou simplement la seule manière de vivre disponible? se demande Deborah Levy dans Une année à Paris, avec Gertrude Stein, livre hybride où elle se met en scène dans la Ville Lumière essayant d’écrire son essai sur Stein, distraite par son amie Éva qui a perdu son chat et Fanny, qui atteint des sommets d’érotisme avec une de ses trois amantes.
Jouant avec les questions soulevées par Stein en y mêlant des éléments romanesques et des réflexions sur la création artistique et l’histoire de l’art du XXe siècle, Levy passe à l’épreuve les idées de l’écrivaine et mécène américaine qui ne croyait pas à la compréhension. Ses textes jugés difficiles à lire répondaient selon Levy à ce désir que ses lecteurs viennent à elle sans qu’ils la trouvent. Obsédée par la composition, Stein ne savait pas comment se composer, rappelle Levy : massive, intellectuelle et queer quand les femmes étaient censées être miniatures, assujetties et hétérosexuelles, elle a cherché à se créer elle-même, développé cet art de « ne pas être soi », connaissant un immense succès avec Autobiographie d’Alice B. Toklas, où elle adopte le point de vue de sa fidèle compagne pour se raconter. « Que doit-on perdre pour devenir moderne? », demande Levy, avançant que « chaque siècle a besoin qu’un artiste démantèle la cohérence telle qu’on l’a apprise et fasse de la place à la nouveauté ». À cet égard, Stein a répondu aux exigences, collectionnant l’art le plus audacieux du début du XXe siècle, celui des « peintres hors-la-loi » tels que Cézanne, Picasso, Matisse, et gérant à 29 ans la première galerie d’art moderne d’Europe dans l’appartement qu’elle louait à Paris avec son frère.
Avec son style habituel, mélange vivant de fantaisie, d’humour et de réflexion profonde, Levy raconte que les artistes émergent grâce à d’autres. Stein a permis à Jonh Cage d’advenir et de démanteler la grammaire de la musique. Isadora Duncan a permis à Merce Cunningham d’exister, en affranchissant le ballet de sa grammaire rigide, et ainsi de suite. Levy relève notamment l’importance qu’a eue pour Stein la lecture des Principes de psychologie (1890) de William James, qui fut son professeur, et les notions de courant de conscience et d’écriture automatique. Hommage aux filiations artistiques et à cet inspirant « sujet féminin pensant », « ni déesse ni paillasson », cette enquête sur la pensée et l’œuvre de Stein offre un délicieux portrait de la réalité pas toujours facile de l’artiste et écrivaine. Et si, suggère Levy, le projet de Stein avait été de se démanteler elle-même, ainsi que tout un siècle à travers le langage, de se défaire comme elle avait été défaite par son père? Ne plus être soi, chercher par où se composer et se recomposer, voilà à quoi se reconnaîtrait le sujet moderne.
Un vrai moderne
Au passage de la cinquantaine, Jacob ne croit plus en rien qui puisse survenir d’inédit. Il voit ses 50 ans comme un abîme et ne veut pas de fête. C’était clair depuis des mois, avec l’état du monde et rien de spécial à léguer, comment pouvait-on avoir la tête à ça? Mais sa meilleure amie Ellen en a décidé autrement et débarque avec du champagne, un gâteau et un slip de bain. Et si, à 50 ans, c’était enfin le moment de se perdre dans la vie? C’est ce que suggère celle qui a orchestré des retrouvailles « surprises » pour le jubilé avec des gens qu’il a connus, elle qui a été amoureuse de Jacob à plusieurs reprises, jamais en même temps que lui.
Dans La fête, l’écrivaine allemande Lucy Fricke suit ce réalisateur d’une poignée de films moyens en un plan-séquence où il déambule à Berlin, le jour de ses 50 ans. Reine de l’humour noir, autrice du roman Les occasions manquées, sélectionné pour les prix Femina et Médicis étrangers en 2021, Fricke s’intéresse à nouveau dans ce sixième roman à un personnage désillusionné, plein de contradictions et d’autodérision. Au fil de chapitres qui donnent tour à tour la parole à une des personnes issues de son passé, le profil de Jacob se dessine, éclairé par ses relations qui, chacune à leur tour, jettent un peu de lumière sur son âme désabusée. À la piscine, Jacob croise Inken, son ex-amoureuse, avec son fils de 10 ans, et découvre que celle qu’il a quittée, tordu de remords, il y a maintenant une décennie, l’a en fait trompé avec son dentiste, déjà enceinte de l’enfant issu de cette infidélité lors de la rupture. Soulagé du poids de la culpabilité qu’il traînait depuis la séparation, Jacob respire enfin, rien depuis longtemps ne l’avait « rendu aussi heureux ». Il court au plongeoir, ragaillardi, et se brise la lèvre et les dents dans le fond de la piscine, finissant chez le dentiste, le nouvel amoureux de son ex. À ce revirement de situation on ne peut plus humiliant suivra une rencontre avec Georg, son ancien colocataire qu’il avait remplacé à la réalisation d’un film à la dernière minute il y a des années, ce dernier ayant subi un fâcheux accident le précipitant dans le coma. Le film qui a rendu Jacob célèbre aurait-il été fait au détriment de son amitié avec Georg, génie du cinéma que tous ont oublié après cet événement?
Revenant sur les petites et grandes trahisons et les possibilités de réconciliation avec ceux qu’on a aimés, Fricke insiste sur le pardon qu’un homme peut s’octroyer à lui-même. On n’a pas eu l’existence dont on rêvait à tous les coups, on peut si facilement rater l’essentiel, parce que « ce dont on a le plus envie n’est pas ce dont on a besoin », écrit Fricke, avec ce ton juste, en parfait équilibre entre l’humour léger et la crise existentielle. Quand il apprend que son ancienne assistante sociale a vu chacun de ses films, Jacob a soudain honte et prend conscience de ce qui lui manque : le succès public ne vaut pas la reconnaissance de quelqu’un qu’on estime. Vieillir coïncide peut-être avec un certain démantèlement de l’image qu’on s’est faite de soi et de la destinée souhaitée. Faudrait-il alors s’inventer une autre manière d’être ou de ne plus être soi? Y aura-t-il une suite heureuse pour Ellen et Jacob, une rédemption pour ces êtres imparfaits que ces instants de retrouvailles ont subtilement égayés? Peu importe, ce livre délicieusement accrocheur aide à faire la paix avec le fait qu’on ne fait pas la paix avec nos vœux non réalisés et nos trajectoires un peu bancales.
Photo : © Audrée Wilhelmy






