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«L’autre Camille»: je ne suis pas seule

Source : Le Devoir

Journaliste littéraire, notamment collaboratrice au Devoir pendant une trentaine d’années, Danielle Laurin a signé quelques essais, récits et biographies. Dotée d’un indéniable flair d’éditrice, elle dirige depuis bientôt une décennie, chez Québec Amérique, une collection qui se nomme « III » et qui réunit de captivants textes autofictionnels. Ce printemps, la sexagénaire se fait pour la première fois romancière en publiant L’autre Camille, un livre qui aura demandé plus de dix ans à voir le jour.

Bien entendu, la vie de Camille, l’héroïne du roman, est inspirée de celle de l’autrice. Toutes deux sont mères d’une fille qui, au début des années 2000, est à l’âge des premiers véritables émois amoureux. Toutes deux sont journalistes littéraires devenues éditrices, partageant leur temps entre Paris et Montréal. Toutes deux vouent une admiration sans bornes à Marguerite Duras. Mais l’essentiel n’est pas là. Victime depuis l’enfance d’une multitude d’agressions commises par des hommes, Camille se dit « incapable de se défendre, de se protéger, impuissante à s’affranchir de sa trop grande tolérance envers les détraqués, les poqués, les violents. Ceux qui se croient tout permis ». Publié dans une collection dont le titre lui va comme un gant, « Devenirs », le roman aborde avec sensibilité, mais sans une once de sensiblerie, la réconciliation d’une femme avec elle-même.

Directrice littéraire des Éditions de L’Envol, Camille a un appartement sur la rue Laurier, mais elle passe beaucoup de temps dans la Ville Lumière, notamment pour rencontrer Maria, la patronne de Zerr Éditions, avec laquelle elle coédite plusieurs livres. En 2003, Maria, qui vient de subir un grave accident de voiture, demande à son amie d’accompagner son conjoint, Jean-Michel, au théâtre. Ce soir-là, Jean-Michel raconte à Camille qu’il a vécu une grande histoire d’amour clandestine avec une peintre qui s’est suicidée il y a un an et qui s’appelait… Camille. « C’est fou comme tu lui ressembles. Oh, Camille, ma Camille. »

Pièces à conviction

Le comportement déplacé de Jean-Michel, qui semble convaincu que Camille est la réincarnation de l’autre Camille — on comprendra plus tard qu’il est confronté à de sérieux problèmes de santé mentale —, réveille chez l’héroïne de très mauvais souvenirs de violences morales et sexuelles perpétrées par des hommes depuis son enfance. Elle entreprend alors de revisiter son histoire, d’analyser les tenants et les aboutissants de ce qu’elle appelle son immobilisme devant le danger. « Je me suis auto-enquêtée, j’ai tourné en rond. Ma fragilité, c’était ma passivité, ma passivité, c’était ma force, la force que j’avais de tenir bon. J’ai cherché, cherché encore. J’ai marché dans mes traces, à la recherche de pièces à conviction. J’ai avancé à petits pas, dans le désordre. J’ai pensé que je n’y arriverais pas, j’ai pensé que je ne m’en sortirais pas. J’y arriverais, je m’en sortirais, il le fallait. »

D’une triste actualité, le roman contient presque tout l’arsenal des comportements que le mouvement #MoiAussi a permis de dénoncer : des gestes posés par l’ami de la famille à ceux commis par l’employeur, de l’emprise psychologique à la soumission chimique, de l’agression quotidienne à la soudaine violence physique. En une suite de très brefs chapitres, aussi succincts que délicats, des fragments dont certains portent le surtitre « Traces » pour nous indiquer qu’il s’agit d’une analepse, le livre procède à une profonde introspection, mais sans jamais sombrer dans l’apitoiement ou la psychologisation. Pensez plutôt à un roman policier où une enquêtrice aurait pour mission de définir son rôle de victime pour mieux s’en libérer.

Pour l’appuyer dans sa quête, la narratrice peut compter sur Jeff, « le jeune traducteur américain au regard émeraude », un homme bienveillant, qui rassure, qui apaise. « Je me vois avec ses yeux à lui. Ses yeux amoureux. Premiers pas vers une réconciliation avec moi-même. Peut-être. » On vous laisse le soin de découvrir le dénouement, pour le moins étonnant, mais on peut vous dire qu’il rend un formidable hommage à la filiation et à la sororité. « Je n’ai pas à porter le fardeau de cette impuissance qui m’a paralysée toutes ces années dans l’adversité, je n’ai pas à me flageller de honte devant les abus que j’ai subis ; au contraire, j’ai en moi une force enfouie, inouïe, qui m’a permis de passer au travers. »

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Titre: L’autre Camille

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