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«Transmission»: la Baie-James en aquarelle

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L’image frappe : des bélugas qui volent au centre-ville de Montréal. En fait, peut-être nagent-ils. En contrebas, à travers un voile bleuté, on voit des gratte-ciel, dont le siège social d’Hydro-Québec. L’allégorie rappelle que pour faire tourner nos turbines hydroélectriques à fond de train, de vastes pans de territoires nordiques, occupés depuis des lustres par les premiers peuples, ont été ennoyés sous une épaisse couche d’eau. « Il n’y a que la bédé pour produire un tel effet ! » s’exclame Annie Desrochers, la femme de radio.

Ces bélugas-montgolfières figurent dans Transmission, un album que Mme Desrochers et l’auteur de bandes dessinées Christian Quesnel font paraître le 10 septembre chez Écosociété. Il s’agit d’une adaptation fidèle du balado du même nom, produit par Radio-Canada en 2019. On y suit l’animatrice, accompagnée de trois de ses fils, qui prend la route de la Baie-James pour démêler les nœuds qui entremêlent l’histoire énergétique du Québec et celle de sa propre famille.

Il faut dire que Paul Desrochers, le grand-père d’Annie, était un très proche conseiller du premier ministre Robert Bourassa. Dans les années 1970, il joua un rôle crucial dans l’élaboration du « projet du siècle », dont le fruit — le complexe hydroélectrique de la Baie-James — génère aujourd’hui la moitié de la puissance électrique du Québec. En 1983, coup de tonnerre : Paul Desrochers se suicida. Sa petite-fille Annie, née en 1972, ressentit de la honte, mais aussi de la curiosité envers cet homme discret qu’elle n’a finalement que très peu connu.

Après la diffusion du balado, des auditeurs ont écrit à Mme Desrochers en l’incitant à transposer cette riche histoire dans un livre. « Mais je ne voyais pas ce que ça ajouterait de le transcrire seulement en mots », explique-t-elle au Devoir. Puis, une « évidence » lui est apparue : Transmission devait se muter en bande dessinée. Le potentiel visuel est énorme, réalisait l’animatrice à ICI Première. « Et au fond, j’avais le désir que cette histoire-là continue de vivre », raconte-t-elle.

En 2021, elle lance sa proposition à quelques éditeurs, dont Écosociété, où venait de paraître Mégantic, un train dans la nuit, d’Anne-Marie Saint-Cerny et de Christian Quesnel. Ce dernier, lors d’un souper chez son éditeur, entend parler d’un projet qui aurait pour théâtre la Jamésie. Rien que d’un point de vue esthétique, l’idée l’enchante. Il entre en contact avec Mme Desrochers et les planètes s’alignent. « À la fin de notre première rencontre, on s’est dit qu’on travaillerait ensemble », raconte M. Quesnel.

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En résulte un album saisissant. Les aquarelles de M. Quesnel passent des couleurs chaudes aux froides à mesure que le pendule de l’histoire oscille du passé au présent. Souvent, les conversations des personnages émanent de petites têtes flottantes qui se superposent à des scènes où apparaissent caribous, canoteurs, réservoirs, routes abitibiennes. Tout comme dans le balado, le récit garde le spectateur en haleine. « Puisqu’on doit être très actifs, on prend encore plus conscience de l’ampleur de cette histoire, de l’impact sur la vie des gens, à l’époque comme aujourd’hui », dit l’illustrateur.

La perspective proposée dans Transmission est celle d’une famille du sud du Québec qui s’aventure au nord, chez les Cris. Ce peuple bénéficie de dizaines de millions de dollars de compensation versés dans le cadre de la Convention de la Baie-James et de la paix des braves. Avec le développement hydroélectrique, quelque chose d’inestimable a été perdu, constate-t-on dans l’ouvrage. « La richesse matérielle, le confort, ça crée l’illusion qu’on est corrects », dit Roger, le tenancier d’un café rencontré par Mme Desrochers à Chisasibi. « Nos enfants naissent dans la dépendance, poursuit-il dans la bande dessinée. Ils ne vont rien connaître d’autre. Ça fait peur. »

L’opinion de Roger, un traditionaliste attaché au mode de vie d’antan, ne représente certainement pas la position de toute la communauté, rappelle Mme Desrochers. « Et c’est le propre de la vie démocratique. C’est pour ça que, moi, sa parole, elle m’a beaucoup touchée, et sa générosité aussi. »

Une autre figure importante du livre est celle de Sylvain Paquin, un non-Autochtone vivant en ermite dans la forêt jamésienne depuis des décennies. Cet homme, qui entretient de très bonnes relations avec les Cris, a servi de guide aux deux auteurs de l’album lors de leur voyage respectif à la Baie-James. Les paradoxes propres au développement hydroélectrique du territoire, M. Paquin les comprend parfaitement. « En hiver, explique M. Quesnel, il brûle des palettes de bois pour se chauffer. C’est très curieux : l’électricité passe au-dessus de sa tête, mais il n’est pas branché au réseau. »

La démarche ayant mené à Transmission aura permis à Annie Desrochers d’en apprendre beaucoup sur son grand-père. En consultant des archives, elle a déterré maints détails de l’implication névralgique de Paul auprès du premier ministre Bourassa. Et une franche conversation avec son père, enregistreuse à la main, lui permet maintenant de fermer les livres au sujet du suicide de son aïeul. Elle estime que son histoire familiale a quelque chose d’« universel ». « Et le fait d’en parler comme ça, sans jugement, en utilisant les vrais mots — la honte, la culpabilité, la tristesse, la perte de transmission, mais aussi la reconnaissance, la curiosité —, ça peut rejoindre les gens, je crois. »

Quant à la grande histoire, celle du développement hydroélectrique du Québec, Mme Desrochers y voit beaucoup plus que du béton. Ce serait un élément essentiel de la québécité, au même titre que la chanson, la musique, la langue et la littérature. « Il y a quelque chose de profondément identitaire dans cette aventure-là, qui se poursuit encore aujourd’hui », dit-elle. Et cette histoire, comme toute histoire, est faite de fiertés, mais aussi « de côtés plus sombres » qu’il ne faudrait pas chercher à « adoucir ».

Transmission. Les héritages de la Baie-James

Annie Desrochers et Christian Quesnel, Écosociété, Montréal, 112 pages

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Titre: Transmission

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