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Le récit se déroule en ordre chronologique sous forme de vingt-deux tableaux qui, dès le début, placent l’alcool au cœur de l’enfance de la narratrice. C’est au creux de la solitude que boire se présente comme un moyen de délivrance, au moment où la petite fille de 6 ans voit les adultes s’enivrer de bières au rythme des riffs de guitare de Guns N’ Roses.
Pour tromper son ennui, elle passe le temps à construire dans le sable un paysage architectural où elle pourra s’esquiver. Elle empoigne une bouteille vide ayant dérivé jusqu’à elle. Ce sera l’instant originel; ses doigts enlacent ce contenant aux mille promesses qu’elle choisit d’intégrer à sa construction. La beauté de cet objet étrange au milieu de sa structure s’incarne par avance comme une possible voie de contournement pour fuir une réalité trop lourde à porter.
« Très tôt, j’ai vu cette espèce d’ivresse là comme une évasion, confie l’autrice. Je ne suis certainement pas la seule dépendante à avoir utilisé une substance pour quitter l’état d’esprit dans lequel j’étais. Mais oui, on se rend compte évidemment qu’on se retrouve embouteillé plus vite qu’on penserait. » Une fois le goulot d’étranglement resserré autour d’elle, il lui est difficile de reprendre son air. Plutôt que la libération espérée, éphémère et illusoire, se dessinent bien vite les contours d’une prison à triple tour dont il lui faudra des années à se défaire de l’emprise.
S’éteindre à petit feu
Automédication, mais surtout autodestruction, l’alcool désamorce les inhibitions, mais envenime les douleurs, enhardit les traumas. Entre refuge, survie et extase, boire s’avère une méthode pareille à une autre pour se soustraire à une existence peu satisfaisante, mais ses effets confondent les véritables blessures pour les accabler davantage sous de multiples couches de sédiments contaminés de déni. Avec une oralité marquée par un champ poétique fertile, Cristina Moscini démontre avec éloquence ce qu’il en coûte de répondre à ses peines à coups de gorgées répétées à l’infini. « Je bois. Comme je bois. Ces moments de plénitude, je les trouve aussi formidables que formateurs. Soûle, je suis capable d’être l’amie de tous. Fluente de l’absolu, reine de la communion des liqueurs chères à mon cœur. » L’alcool est un moyen pour la narratrice d’appartenir au groupe, mais l’en éloigne en même temps pour ultimement la confiner à une grande réclusion. La bouteille est indéniablement une habile illusionniste.
Dans cette quête aux sempiternels détours, c’est la mise en échec constante. Au lieu de trouver son centre, la narratrice s’en éloigne et son identité même n’est plus qu’une silhouette floue se dérobant sans cesse dans les vapeurs délétères du marasme. « Il n’y avait pas d’intérêt pour moi à être pompette, raconte Moscini. Je voulais un océan de bières, je ne voulais jamais arrêter. On aurait pu tout me dire, toutes les statistiques inquiétantes avec l’alcoolisme et tout ça, ça ne m’aurait pas fait peur parce que je n’étais pas nécessairement attachée à la vie que j’avais. Parce qu’en plus de tout ça, à force de consommer, l’individu qu’on est change au point qu’on ne se reconnaît plus. » Plus l’engourdissement est profond, plus la perspective d’une vie meilleure devient un vœu pieux. Les ressources pour rebondir s’amenuisent suivant que le degré d’intoxication augmente. On retourne donc s’abrutir, remettant au centuple l’éventualité de faire face à ses démons, assujetti à sa dépendance.
Refaire surface
Avant de repérer un point d’ancrage pour amorcer sa remontée vers elle-même, la narratrice aura tombé à répétition. « J’écoute le vide de ma vie à continuer de la vivre ainsi. » Mais une pulsion l’amène à partir, à changer de ville pour au moins modifier les paramètres de son monde. Le fait de changer d’endroit lui fera connaître d’autres gens et découvrir des façons différentes d’appréhender la beauté qui se détecte en regardant pousser des courges, fleurir un lilas ou en prenant soin d’un chat. Et en écrivant. Avec les mots, elle cherche l’équipée qu’elle s’entêtait à dénicher dans l’atonie éthylique. Plus question de prendre la fuite.
Le téléchargement de l’application I Am Sober s’avère l’action initiale; elle assume dorénavant sa vie au décompte de journée, de minute, de seconde de sobriété. Pour la narratrice, avec le cumul, ça fait maintenant six ans. « C’est d’avoir la capacité de ce regard vers soi qui est clinique, de ne plus trouver d’excuses, renchérit l’autrice. Une fois que l’ego meurt, on peut bulldozer sur le terrain pis bâtir d’autres choses. Arrêter de mettre du vernis sur du bois pourri. » La reconstruction n’est pas gagnée d’avance, mais la graine est semée. S’esquisse alors une nuance à peine teintée d’espoir. Puis elle prend goût tranquillement à cette vitalité obtenue de haute lutte, à ce maintien dans le réel qui la fait trébucher, certes, mais étonnamment, elle tient debout. Elle prend confiance en ses aptitudes et à mesure qu’elle ressurgit, elle ressent la douceur de l’épiphanie que lui procure sa nouvelle liberté. Le vide n’est plus saturé de néant, il se laisse désormais emplir par tous les probables sur sa route.
Le roman À l’aube des last calls ne prétend pas convertir qui que ce soit. Il parle de manière personnelle de manques à soi-même, de pertes de repères, de fugues dans des langueurs abyssales, de l’ardeur déployée à se consumer et enfin de la lueur entraperçue permettant peut-être d’émerger de la tempête. Mais à sa lecture, une rumeur nous parvient, une sorte d’appel à s’émanciper de nos servitudes, à tenter l’ailleurs. « L’idée du rétablissement, c’est que c’est continu, et ce n’est pas linéaire », évoque Cristina Moscini. Rien n’arrive comme par magie, mais le premier pas posé représente déjà le début d’un itinéraire inédit.
Photo : © Emilie Duchesne






