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Véronique Drouin dans l’univers de Sandra Dussault : Comme des ados

 

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Source du texte: Lecture

Je n’aime pas tellement conduire, surtout pas me déplacer sur de trop longues distances, mais ce matin-là, j’étais contente d’aller rejoindre Sandra. Ça doit faire sept ou huit ans que nous nous côtoyons dans les salons et autres événements littéraires. Et depuis que notre ami Jocelyn Boisvert a eu la folle idée de créer un collectif d’horreur, nous résidons parfois à la même adresse, à Molochville, le temps d’une nouvelle bien sanglante.

Ce projet a donné lieu à plusieurs repas remplis de rires et de curiosités culinaires où Sandra et moi nous sommes découvert un penchant foodie en commun. C’est donc au restaurant Ciel! à Québec qu’elle m’a donné rendez-vous dans un premier temps. Pour la bouffe, pour la vue, mais aussi, parce que c’est le fun.

Quand on se retrouve, on est comme des ados. C’est sans prétention. On jase de tout et de rien, de nos fils uniques, de nos projets, beaucoup de lecture.

C’est avec joie que je rencontre Sandra, fraîchement débarquée d’un voyage à Bali et en Thaïlande. Elle n’est pas vraiment bronzée, mais elle y décrit des paysages à couper le souffle. Et aussi la pollution omniprésente qui la désole. Malgré cela, elle rêve de voyager encore. Surtout de s’offrir une retraite littéraire quelque part pour écrire plus. Beaucoup plus. Car si elle adore coucher ses histoires sur papier, elle manque cruellement de temps.

Sandra est enseignante au primaire, surtout auprès des enfants de la maternelle, qu’elle aime tout particulièrement. « Mais tu écris pour les ados? Pourquoi? » que je lui demande. « Parce qu’il y a une liberté que je peux me permettre avec ce type de lectorat. » Avec eux, il y a beaucoup de premières fois. Pas seulement sur le plan de la sexualité, mais dans la vie en général. Il y a la découverte de soi, l’émancipation, l’autonomie. « C’est à ce moment-là qu’on commence à vivre des choses sans nos parents. » En effet. Nous sommes tous passés par là, avons vécu des aventures, pris des décisions risquées, et dû faire face à l’inconnu.

Sandra dépeint particulièrement bien ces ados. Une de ses grandes forces est de créer des personnages si vrais, si incarnés, qu’on ne fait pas juste les lire, on les accompagne. On vit avec eux les péripéties et les drames, on a mal pour eux, on encaisse des deuils terribles avec eux. Parce que Sandra aime explorer le côté sombre de l’humain. Ce qui provoque des frissons, mais aussi ce qui trouble profondément.

« Le programme m’a laissée en miettes! C’était atroce! » que j’admets. Elle rigole, surprise. « Tant que ça? » Ceux qui l’ont lu savent à quel point la fin est majestueuse. Et nous hante longtemps.

Pour ma part, je suis une lectrice de Sandra depuis longtemps. Ça a commencé quand mon fils préado, qui n’était pas un grand lecteur, lisait La cache en voyage. Il tournait les pages assez vite pour m’intriguer. Dès que j’ai récupéré le roman, j’ai été happée à mon tour. Comment ne pas être captivé par le destin singulier de cette galerie de personnages qui le sont tout autant? L’isolement, la manifestation des pouvoirs, les liens qui se tissent. Par la suite, j’ai lu les autres titres de Sandra et j’ai chaque fois été sous le charme. Maintenant, dès qu’elle sort un livre, je repousse ma PAL pour lui donner la priorité.

À l’époque, Sandra avait lu ma série de science-fiction Amblystome. Notre admiration est devenue mutuelle. Au fil du temps, à force d’échanger sur nos différents projets, nous avons constaté que nos pratiques d’écriture se ressemblaient beaucoup.

À un moment, nous demandons à la serveuse de nous prendre en photo. « Est-ce qu’on doit être sérieuses? » que je l’interroge. « J’imagine. Faudrait avoir l’air en grande conversation… » L’image montre donc deux cinquantenaires autour d’un lunch. Tout ce qu’il y a de plus banal. Personne ne peut se douter que nous écrivons de l’horreur et que nous tourmentons des personnages au quotidien. Pourtant, nous ne sommes ni sombres ni cyniques. La réalité, c’est que nous avions de la difficulté à ne pas rire pendant la photo. J’en étais démaquillée. Être sérieuses, nous? Plutôt deux grandes ados qui ont du fun.

C’est toujours comme ça avec nos collègues de la littérature jeunesse. La convivialité, l’enthousiasme, la joie… Une belle effervescence règne dans notre milieu. Pas vraiment de compétition, beaucoup d’admiration. Et c’est sincère. Nous nous parlons à peu près tous, nous sommes curieux de ce que produisent les autres, nous nous lisons entre nous. Nous avons aussi le désir de travailler ensemble, comme ce fut le cas pour les Chroniques de Molochville.

Ce qui m’amène à poser cette question : pourquoi les auteurs jeunesse, nous ne nous prenons pas au sérieux? « Peut-être parce qu’on ne nous prend pas au sérieux », me répond Sandra. Dans les médias ou à la télé, les romans jeunesse sont rarement présentés. Dans les prix littéraires, ils ne sont tout simplement pas considérés sauf dans leur propre catégorie. « Sommes-nous une sous-littérature? », que je demande. « C’est malheureusement comme ça que plusieurs la voient. Pourtant, il y a tant de bijoux, émouvants et bien écrits dans la littérature jeunesse! », s’émerveille-t-elle. C’est dommage que ce pan de la littérature soit à ce point boudé. Ça, c’est quand on ne nous dit pas avec condescendance que la littérature jeunesse ne sert à rien. « En revanche, nous sommes une bougie d’allumage! Une courroie de transmission! » Si les auteurices de « grande » ou de « vraie » littérature — appelez-la comme vous voulez — désirent conquérir des lecteurs avec leurs œuvres, il faut, en amont, amener les jeunes à lire… et à vouloir lire!

« Combien de fois des parents sont venus me voir pour me dire que leur jeune ne lisait pas avant d’avoir lu un de mes romans. Ça me fait toujours tellement plaisir! C’est aussi pour ça que je le fais. » À l’ère du numérique et des écrans, c’est en effet une grande victoire de détourner les jeunes de leur téléphone.

D’ailleurs, il y a plus de vingt ans que nous sommes dans le paysage littéraire toutes les deux; nous en avons vu passer des tendances littéraires, des auteurs consacrés, des « one hit wonders ». Pourtant nous sommes toujours là, à raconter des histoires aux jeunes que beaucoup de professeurs utilisent en classe pour les motiver dans leurs travaux. Nous donnons des ateliers scolaires pour expliquer les rouages du métier et transmettre le goût de la lecture.

Sandra, elle, en fait beaucoup. Les jours où elle ne travaille pas, elle sillonne les quatre coins de la province pour aller allumer des étoiles dans les yeux des ados. Pas grand-monde réalise à quel point les auteurs se déplacent pour aller rencontrer les jeunes. Elle me raconte qu’au début de sa carrière, elle était si enthousiaste qu’elle participait aussi à tous les salons. En route vers celui de la Côte-Nord, elle a dû affronter une tempête de neige à la fin du mois d’avril. Son auto a dévié du chemin et elle a failli faire un face-à-face avec un camion. Elle s’est retrouvée à l’envers dans un fossé. Par chance, elle n’a pas eu de mal, mais elle hésite maintenant à parcourir de si grandes distances. Dire que moi, je trouve que Sherbrooke-Québec, c’est loin! Le métier d’auteur jeunesse est plus dangereux qu’il n’y paraît…

En plus, les ados ne sont pas toujours un public facile; les rejoindre et attirer leur attention n’est pas donné à tout le monde. Mais à voir le niveau de popularité de Sandra dans les écoles, elle a un don extraordinaire pour les atteindre. Avec son impressionnante feuille de route et tous les prix et les nominations qu’elle cumule dans sa carrière, c’est surprenant qu’on ne l’encense pas davantage. Mais Sandra est discrète. Elle n’en demande pas plus.

Je ne me gêne pas pour lui raconter la fois où une bibliothécaire m’avait dit : « On voulait Sandra Dussault, mais elle n’était pas disponible. Alors on a eu toi. » Elle éclate de rire. « Ben voyons! » L’anecdote ne me froisse pas du tout; ça m’amuse plutôt.

Et je trouve bien drôle de m’être délectée d’un merveilleux Revello à la fraise pour dessert, sans en avoir relevé l’ironie. Car, dans le deuxième tome de Molochville, Sandra a réussi à écrire une nouvelle sur ces barres glacées qui aurait dû m’en couper l’envie pour le reste de mes jours…

Après le repas, nous nous donnons rendez-vous chez elle pour poursuivre la conversation. J’arrive donc dans un quartier rempli de grands arbres et de verdure en fleurs en cet apogée du mois de juillet. Quand j’y entre, sa maison est pleine de lumière. Puisqu’elle revient de voyage, elle s’excuse du désordre, mais c’est bien rangé et même plutôt cosy.

Entre le salon et la cuisine, il y a le petit bureau où naissent ses idées. J’exerce peut-être le même métier, mais ça me donne une petite émotion; c’est rare que je puisse voir le lieu de création de mes collègues.

Francis — ou Frank pour les intimes —, un matou costaud, vient alors à ma rencontre et me renifle avant de déterminer que je suis fiable. J’ai même droit à d’affectueux head bumps durant le reste de l’entretien. Après des nuits à se battre pour protéger son territoire à l’extérieur, c’est Frank qui veille sans faute sur le travail de Sandra, couché en travers du bureau.

C’est là que je me comporte comme une vraie groupie en posant plein de questions sur son rituel d’écriture. Ces temps-ci, elle aime se rendre à la bibliothèque de Charlesbourg, où elle monopolise une banquette située dans un recoin tranquille. Elle y passe des journées complètes.

Ses idées, elles, naissent du quotidien et de ce qui l’entoure quand ce ne sont pas ses nombreuses lectures qui sèment le germe. Ce n’est pas tant dans son métier d’enseignante qu’elle pige des éléments, sauf peut-être certains noms. « As-tu connu un petit Gédéon? » « Oui, c’était un de mes élèves! » Depuis que j’ai lu La cache, je suis obsédée par ce grand roux éclaté…

Pourtant, ses personnages sont bâtis de toutes pièces. Pour les rendre si authentiques et attachants, elle rédige des fiches de quelques pages. « Je les décris vraiment bien. Je leur invente un passé, un bagage, des forces, des faiblesses… Plein de trucs divers, même si je ne m’en servirai pas nécessairement dans le roman. Mais je dois les connaître sur le bout des doigts. Ça m’aide à imaginer comment ils réagissent dans différentes situations. Il n’y a rien qui m’énerve plus que quand tous les personnages se comportent pareil ou parlent pareil. Dans la vie, on est tous différents. C’est donc ce que j’essaie de reproduire dans mes histoires. » C’est ce qui rend son écriture si vraie, si palpable.

Par contre, elle ne fait jamais de plans et elle admet que ça peut lui jouer des tours. Parfois ses personnages se retrouvent dans des impasses dont il est difficile de les tirer. Et comme elle manque de temps pour écrire, elle met parfois des histoires de côté sans y revenir.

Elle s’assoit à son bureau pour allumer son ordinateur et consulter un dossier intitulé « En chantier ». Je ressens le même émerveillement que si elle avait ouvert un coffre au trésor. À l’intérieur, je compte une douzaine de projets inachevés dont certains s’élèvent à plus de 50 000 mots. Ce que je donnerais pour y avoir accès! « Si jamais t’as besoin d’une bêta-lectrice… » Elle me regarde, surprise. « Peut-être… » Je croise les doigts.

Cela dit, elle a hâte à sa retraite pour se remettre à écrire plus. À concevoir des romans plus étoffés et peut-être construire des mondes plus complexes.

Nous descendons ensuite à sa chambre où elle garde tous ses bouquins. Sur le mur, des images inspirantes et des livres qu’elle trouve beaux. J’ai l’honneur d’en avoir un parmi ceux-là.

Comme des ados, nous jasons assises sur le lit, à décortiquer sa bibliothèque éclectique. Sandra lit entre 60 et 70 romans par année, tous genres confondus. De la littérature classique, de la contemporaine, de l’imaginaire et du jeunesse. Ici, pas de tentative d’épater la galerie avec des titres nécessairement recherchés, juste le pur bonheur de la lecture. Un bon livre, c’est un bon livre et il n’y a pas de plaisirs coupables. Comme on peut être gastronome et se payer une poutine de temps en temps.

Nous avons encore un fou rire quand je dois me contorsionner pour prendre une photo de sa bibliothèque. Ce sera impossible de « dé-voir » comment j’étais pliée en huit pour obtenir une image d’ensemble…

C’est ensuite le temps pour moi de repartir.

Lorsque Sandra referme la porte de chez elle, elle garde une part de mystère même si je l’ai cuisinée — au sens figuré du terme — tout l’après-midi avec mes questions.

Tandis que je m’éloigne en voiture, j’espère secrètement qu’elle retournera à une de ses intrigantes histoires inachevées. Car les ados — et moi-même! — attendons avec impatience son prochain roman…

Véronique Drouin
Véronique Drouin a signé plusieurs livres pour adolescents, dont La guillotine, Cassandra Mittens et la touche divine, Rivière-au-Cerf-Blanc, qui a été récompensé du Prix des libraires, et Détox (Québec Amérique). Elle a aussi écrit la série jeunesse C.R.A.A.V. et participé au collectif Chroniques de Molochville (Les Malins) avec Sandra Dussault notamment. Pour les adultes, elle a proposé entre autres Polyphagie (Hurlantes éditrices) et Amblystome (Québec Amérique), comprenant quatre tomes publiés sous un pseudonyme. En 2017, elle a remporté un Prix littéraire du Gouverneur général pour L’importance de Mathilde Poisson (Bayard Canada). Dans son nouveau roman, Alvarium : La saison des reines (Robert Laffont Québec), une jeune femme en fuite s’approprie l’identité d’une personne qui vient de mourir pour se cacher dans un village où cette dernière était attendue comme nouvelle enseignante. C’est l’occasion pour elle de profiter d’une deuxième chance, mais cette bourgade religieuse voue un culte étrange aux abeilles et au miel. Oppression, émancipation et résilience se retrouvent au cœur de cette œuvre féministe. En novembre paraîtra aussi Le dernier cadeau (Les Malins), mettant en scène un Noël cauchemardesque. [AM]

Photo de Sandra Dussault : © Annie Simard
Toutes les autres photos : © Véronique Drouin
Photo de Véronique Drouin : © Jessica Garneau

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