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Catherine Francoeur : Le jeu de l’effroi

 

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L’univers de l’horreur est régi par des paradigmes bien précis. Qu’elle se déploie dans le registre cosmique, psychologique, surnaturel ou social, elle distille un malaise profond entre l’étrange et l’angoisse, donnant naissance à des mondes dont on ne ressort jamais tout à fait indemne. À la barre de ces espaces inquiétants, on imagine aisément des figures tutélaires comme Stephen King ou Clive Barker, qui ont su donner au genre ses lettres de noblesse. Mais l’horreur a ceci de singulier qu’elle demeure l’un des rares territoires littéraires où l’entrée se veut résolument démocratique : quiconque nourrit un appétit pour le frisson y trouve sa place.

C’est dans cet espace que s’inscrit la voix de Catherine Francoeur. Elle y fait ses premières armes avec la série d’horreur jeunesse à succès Elsie, publiée aux Éditions de la Bagnole, avant d’explorer d’autres horizons narratifs avec Dans la tête d’Anna.com et Plan B. Elle renoue aujourd’hui avec ses premières amours avec Joue avec moi, où esprits frappeurs, tensions sourdes et mystères inquiétants entraînent le lectorat adolescent aux lisières de l’insondable.

De la caméra au papier
Catherine ne trace pas d’abord ses histoires à l’encre, elle les raconte face à la caméra. Étudiante en communication au cégep, elle nourrit le désir de faire de la télévision son métier.

C’est en 2011 qu’elle fait ses premiers pas sur YouTube, une plateforme alors florissante aux États-Unis et en France, mais encore relativement discrète au Québec. Entre DIY, routines beauté et astuces en tout genre, sa chaîne homonyme fédère peu à peu une communauté fidèle. De 100 000 abonnés en 2015, son auditoire croît rapidement pour franchir le cap des 800 000, faisant d’elle l’une des figures marquantes de la première génération de youtubeurs.

Quinze années à se raconter, à évoluer aux côtés de son public, à franchir avec lui des étapes déterminantes : l’autrice évoque ce parcours avec une douce nostalgie. Si elle demeure active sur les réseaux sociaux, des espaces qu’elle perçoit comme des prolongements d’elle-même, le passage de l’écran à la littérature s’est accompagné d’un vertige bien réel : « Au début, j’avais vraiment peur. Arriver avec un roman d’horreur alors que, depuis des années, je partageais du contenu girly et bubbly sur Internet, c’était complètement à l’opposé de l’image que mes abonnés avaient de moi. »

Quand l’horreur s’immisce
Pourtant, connaître Catherine, c’est d’abord savoir qu’elle est une lectrice insatiable. Une passion sans doute nourrie par sa mère, elle-même grande lectrice, et entretenue au fil d’innombrables escapades à la bibliothèque pour se transformer en un désir d’écrire à son tour : « Je me souviens avoir dit à ma mère que, comme j’aimais tellement la lecture, je devais écrire un livre moi aussi, parce que si personne n’écrivait, je ne pourrais plus lire. C’était ma façon de redonner aux gens par ma passion. »

Et l’horreur, dans tout ça? Elle en mange! Romans, films, tout y passe. Ce qui la séduit particulièrement, c’est la liberté qu’offre le genre : celle d’inventer son propre univers et les règles qui régissent le monde des esprits, sans s’enliser dans un worldbuilding aussi exigeant que celui du fantastique.

Ne manque plus que le déclic et celui-ci a un nom : Francine. Entre les allées de l’Aubainerie naît une amitié improbable entre une jeune femme de 19 ans et une sexagénaire, réunies par un même amour des mots et de l’écriture. Francine devient un catalyseur : elle encourage Catherine et l’incite à croire en la possibilité de son projet de roman.

En 2016, Francine s’éteint des suites d’un cancer. Mais même si son amie n’est plus, ses mots, eux, persistent : « Je suis certaine que tu vas écrire un livre bientôt. » C’est tout ce qu’il lui fallait pour franchir le pas. Germe en elle une idée qui prendra deux ans à mûrir : l’histoire d’Elsie, 17 ans, qui après la perte de sa meilleure amie Francine, décide de l’appeler en utilisant un jeu de Ouija.

Ça ne s’invente pas!
Malgré les préjugés qu’il est trop facile d’entretenir face à ceux et celles qui tentent le saut des réseaux sociaux à l’écriture et même si elle est incertaine de l’accueil que réservera sa communauté à ce nouveau chapitre, elle publie le premier tome d’Elsie en 2019. Les jeunes lecteurs sont au rendez-vous. Le roman connaît un succès qu’elle n’avait pas anticipé et vient confirmer sa place dans le paysage de l’épouvante québécois.

Enraciner la frayeur
Une place qui ne fait que se consolider avec la parution prochaine de Joue avec moi, son plus récent roman d’horreur pour adolescents, publié aux Éditions de la Bagnole. Le canevas, qui s’est imposé à elle presque naturellement, suit Mila, une jeune fille de 17 ans qui accepte un emploi de gardienne afin de financer le voyage dont elle rêve. Tout semble idéal chez les Smith : une maison accueillante, des enfants attachants et un salaire des plus généreux. Un seul bémol : Rosa, l’amie imaginaire, dont la présence invisible dicte le quotidien de la fratrie. Ce qui semblait d’abord n’être qu’une fantaisie prend peu à peu une tournure inquiétante qui va, Mila le découvrira à ses dépens, bien au-delà de la simple figure du fantôme.

Bien qu’il s’agisse de son dixième roman, Catherine Francoeur aborde chaque projet avec la volonté de se renouveler. Si une première version du manuscrit a vu le jour en à peine un mois, le véritable travail s’est amorcé à l’étape de l’édition. Soucieuse de maintenir la tension, l’autrice, de concert avec son éditrice, a minutieusement retravaillé son texte, resserrant le rythme, éliminant les longueurs, dosant les effets et peaufinant chaque scène afin d’offrir au lecteur une expérience aussi immersive qu’efficace. Un travail essentiel pour déjouer les pièges d’un genre dont l’originalité est trop souvent contrainte par ses propres codes.

Avec Joue avec moi, elle renoue aussi avec un univers qui la fascine depuis toujours : le paranormal. Plutôt que de miser sur la violence graphique, elle préfère explorer une peur plus insidieuse : « Il y a quelque chose de particulièrement effrayant pour moi dans l’idée d’être aux prises avec quelque chose que l’on ne peut ni toucher concrètement ni fuir. J’aime beaucoup explorer cette possibilité d’être projeté, presque malgré soi, dans un univers horrifique. »

Mila fera les frais de la fascination de l’autrice pour l’inexplicable lorsqu’elle se retrouvera entraînée dans un récit qui dépasse largement les frontières du réel. En ébranlant les certitudes de son héroïne autant que celles du lecteur, Catherine Francoeur orchestre une montée de l’angoisse maîtrisée qui se resserre jusqu’à une finale aussi inattendue que glaçante. À lire, à vos risques et périls.

De quoi sera faite la suite? Pour cette autrice à la trajectoire résolument éclectique, l’avenir s’annonce merveilleusement prismatique. Si sa table d’écriture est déjà bien remplie, l’horreur continuera d’y occuper une place de choix. Parmi ses envies demeure notamment celle de signer un jour un roman d’épouvante destiné aux adultes. Face à tous ces possibles, Catherine Francoeur garde une philosophie simple : « Sky is the limit! Il n’y a pas de limite à la créativité, à ce que tu peux faire. C’est un conseil que je donne à tout le monde : lance-toi, n’attends pas. Fais-le! »

Photo : © Jay Machalani

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