Image

Au club des douteuses

Source : Le Devoir

Je pensais qu’en vieillissant, je deviendrais plus sûre de moi. Que les rides, les cheveux blancs, les trous de mémoire, la prise de poids arriveraient, que la gravité ferait son œuvre, mais qu’en contrepartie, je serais plus certaine de ma valeur, que je me sacrerais enfin de ce que les autres pensent. D’où me venait cette rassurante idée ? D’une résistance à l’immobilisme, à la résignation ou carrément d’un instinct de survie ? Il me semblait bien, aussi, que l’idée de vieillir ne pouvait pas être si simple à avaler…

Si le cumul des années en rassure plusieurs sur leurs compétences, il n’épargne pas pour autant les preuves de notre faillibilité, les faisant parfois peser encore davantage dans la balance. Cette fameuse expérience acquise au mitan de la vie, qui devait redorer ma confiance, calmer ses eaux troubles et m’apporter enfin une forme de repos de l’esprit tant espéré, a donc failli à sa tâche.

« Tout le monde parle de la belle confiance en soi que la quarantaine apporte aux femmes et je dois dire que je devais être absente le jour où ils ont essayé de la livrer chez nous ! », me confiait l’écrivaine et dramaturge Fanny Britt, elle-même grande « douteuse » (c’est son expression, que j’adore et que je lui emprunte depuis). « On dirait que ça empire avec le temps, cette histoire de doute ! On dirait que la lucidité et l’expérience, au contraire, me font douter encore plus de tout, de ce qui donne et maintient la santé (physique, mentale, amoureuse, créative), de ce qui est utile ou non, de ce qui a du sens ou non… Je suis franchement épuisée de ne pas arriver à cesser de me demander pourquoi je fais quoi que ce soit, de remettre en question mes motivations, d’interroger mon ego. »

Ces réflexions qui traversent son œuvre expliquent en partie — et sans nul doute — pourquoi j’aime la lire et l’écouter. Idem pour d’autres femmes de lettres, comme Annie Ernaux, chez qui la distance entre celle qui vit et celle qui s’observe, avec sa honte et ses questions de légitimité culturelle et sociale, me ramène à mes propres doutes. L’exigence, la comparaison et l’impossibilité de choisir toutes les vies possibles chez Sylvia Plath tournent aussi en boucle dans ma tête comme un disque qui saute. Mes chambres d’écho de « douteuses » sont nombreuses, mais paradoxalement aidantes : elles me permettent de me sentir moins seule, comprise, rassurée aussi. Il n’en demeure pas moins que les doutes agissent comme de sempiternels cailloux dans mes baskets. Sans m’empêcher d’avancer — persévérance, passion et orgueil forment un étrange attirail de combat —, ils me tenaillent, m’irritent et me freinent : comme maman, professeure, amie, écrivaine, amoureuse, amante, fille, féministe, journaliste…

Comme quoi on peut avoir publié des livres et douter de savoir écrire, être aimée et douter d’être aimable, aimer et douter de savoir le faire adéquatement, être une bonne mère et refaire mentalement le procès de chacune de ses décisions. Le doute possède la cruauté particulière de faire en sorte que les preuves à décharge ne suffisent jamais à étancher cette soif de certitudes qui permettraient enfin de souffler un peu, de garder de l’élan pour la suite, d’ériger un barrage contre les intempéries dont la vie n’épargne personne.

Tout ce temps passé à douter use. S’il donne envie de s’isoler, il pousse aussi à vouloir sortir, endimanchée, ne serait-ce que pour aller chercher, une énième fois, une confirmation d’on-ne-sait-quoi dans le regard de l’autre. Confirmation remise en doute l’instant d’après, évidemment.

Combien de fois ai-je envié ces êtres qui foncent dans la masse, sans freiner ni hésiter, avec cette apparente confiance qui suffit parfois à convaincre le reste du monde ? S’interrogent-ils sur leur valeur ? Pratiquent-ils l’autocritique ? Parce que le doute qu’on cultive sur soi-même a cette fâcheuse habitude de finir par témoigner contre soi, jusqu’à nous empêcher parfois d’être élues.

Mes doutes ressemblent à ces mauvaises herbes qui repoussent invariablement sur le carré de terre en face de chez moi. Celui-là même que mon chum — dieu de la patience — s’applique à ensemencer chaque printemps. Rien n’y fait ; aucun arbre n’y pousse. À peine un lilas, qui n’est jamais parvenu à fleurir en mai. J’ai parfois imaginé que mon logis était soumis à la force inébranlable d’un vent contraire qui épargnait les êtres vaquant à leurs occupations sans trop se poser de questions, les chanceux. Peut-être que la capacité à l’encaisser donne au moins aux douteuses une forme de lucidité et une empathie naturelle capables de quelques miracles pour rester debout.

Évidemment, je doute même un peu

[...] continuer la lecture sur Le Devoir.

Palmarès des livres au Québec