Source : Le Devoir
En face de chez moi, de l’autre côté du rang, il y a un champ. L’été, il prend vie grâce aux travailleurs agricoles. Je vois des silhouettes apparaître avant le lever du soleil. Je ne sais pas exactement d’où viennent les travailleurs. Je sais seulement qu’ils parlent espagnol. Je les entends parler parfois jusqu’à la fenêtre de mon bureau. Ils mettent de la musique. Ils se lancent des blagues. Ils s’encouragent. Je les trouve tellement beaux que ça me fait mal en dedans. Il y a quelque chose dans leur manière d’occuper l’espace qui me bouleverse. J’aimerais être avec eux et me joindre à l’effort. Ces temps-ci, j’ai honte d’écrire. Il me semble que je serais plus utile en train de me pencher avec eux dans le champ de choux. Il y a toute une technique, semble-t-il, pour sortir un chou de la terre sans se casser le dos. Au lieu de ça, je les regarde. C’est ce que je fais depuis toujours : regarder. Je me dis pourtant que je ne tiendrais pas quinze minutes dans ce champ. Au premier étourdissement, je tomberais face première entre deux rangées de choux. On appellerait une ambulance pour le petit poète incapable de survivre à une matinée de vrai travail. Eux continueraient probablement à cueillir pendant qu’on m’installerait sur une civière. Les choux ne m’attendraient pas. Les récoltes non plus. Je sais que le propriétaire des terres leur prête des vélos pour aller jusqu’au dépanneur. Ici, sans voiture, tu n’existes à peu près pas. Tout ce qu’il y a à proximité, c’est le dépanneur. Pour aller au centre-ville, il faut marcher au moins deux heures. Deux heures sur le bord d’une route où les voitures roulent assez vite et peuvent te frapper à tout moment. Le soir, je les vois parfois passer en file indienne sur leurs vélos. Je me demande s’ils trouvent le paysage beau ou s’il ressemble simplement à un autre paysage parmi tant d’autres pour eux. J’essaie d’imaginer ce que ça demande de venir travailler ici. Quitter son pays. Quitter ses parents et ses enfants. Quitter son amoureux ou son amoureuse. Traverser un continent pour venir récolter des légumes devant une petite maison québécoise où un petit écrivain passe ses journées à regarder par la fenêtre. J’ai honte de la disproportion entre nos fatigues. Je me demande où ils dorment. Cette question m’obsède plus que je ne le voudrais. J’imagine des lits alignés et des valises qui ne sont jamais complètement défaites. J’ai horreur des chambres d’hôtel parce qu’elles me font penser aux hôpitaux. C’est à cause des lits. Ils sont toujours prêts à recevoir quelqu’un d’autre. Ils ne nous appartiennent pas. On y allonge un corps. On y dort. On y souffre. Et, parfois, on y guérit. Mais, on y meurt aussi. Ensuite, on change les draps. On ouvre la fenêtre quelques minutes. On désinfecte. On recommence. Dans les hôtels, je retrouve cette même impression de passage. Le lit est impeccable, mais il a déjà porté des centaines de sommeils qui ne me concernent pas. Des cauchemars. Des ruptures. Des infidélités. Des anniversaires. Des deuils. Des gens qui ont pleuré dans l’oreiller sans laisser de traces. Des gens qui ont ri trop fort. Des gens qui ont appris qu’ils allaient devenir parents. D’autres qu’ils ne le seraient jamais. On efface tout avant mon arrivée, comme à l’hôpital. Ce roulement m’angoisse. Les portes qui s’ouvrent et se referment sans arrêt. Les chariots qui passent. Les visages qui changent à chaque quart de travail. Une infirmière, puis une autre. Une femme de ménage, puis un préposé. Quelqu’un cogne à la porte. Est-ce que c’est pour refaire mon lit ou pour me faire une prise de sang ? Personne ne reste assez longtemps pour que le lieu devienne habitable. Au fond, ce ne sont pas les hôtels que je déteste. Ce sont les endroits qui nous rappellent que nous ne faisons que passer.
Je reviens aux travailleurs devant chez moi. Souvent, quand je marche dans le rang avec mon chien, je croise l’un d’eux sur son vélo. On se salue en souriant. Je me suis promis d’apprendre quelques mots en espagnol, et c’est ce que j’ai fait. Je connaissais déjà les fameux : Buenos días. ¿ Cómo está ? Mais, je me suis aussi pratiqué avec : « Me llamo JC. ¿ Y usted, y tu ? » Ce qui veut dire : « Je m’appelle JC, et vous ? » J’ai appris les directions. A la derecha. A la izquierda. Derecho. Al fondo. Al lado de… J’étais convaincu qu’à un moment donné, durant l’été,
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