Source : Le Devoir
Certains auteurs semblent immortels, d’autres sombrent dans l’oubli. Après un temps, qu’en reste-t-il ? Dans sa série mensuelle Faut-il relire… ?, Le Devoir revisite un de ces écrivains avec l’aide d’admirateurs et d’observateurs attentifs.
Il a collaboré à l’écriture de la comédie à succès Moi et l’autre, écrit une chanson (Les yeux de la faim) dont le 45 tours s’est vendu à des milliers d’exemplaires, suivi en tournée Roch Voisine et le groupe Kashtin, et prêté sa plume à Jacques Duchesneau, alors candidat à la mairie de Montréal. Certains auront du mal à croire que Gil Courtemanche (1943-2011) a participé à tous ces projets, mais le journaliste, chroniqueur et écrivain n’a cessé de surprendre, et de bousculer, tout au long de sa vie et de sa carrière. Celles-ci furent marquées par l’intensité, l’intransigeance et par le désir de témoigner des soubresauts politiques et des grandes tragédies.
Le 19 août dernier coïncidait avec le quinzième anniversaire du décès de Gil Courtemanche des suites d’un cancer dont il a relaté les ravages dans son ultime livre, Je ne veux pas mourir seul (2010). L’événement fut entouré d’un silence médiatique, alors qu’après la publication de son premier roman, Un dimanche à la piscine à Kigali (2000), il parcourait la planète pour promouvoir cet ouvrage qui a scellé ses débuts d’écrivain. Et que dire de ses années comme chroniqueur au Devoir, lui dont la plume acérée et la connaissance approfondie de la société québécoise et de la scène internationale lui ont valu l’admiration de nombreux lecteurs.
« L’homme des paradoxes », écrivait Josée Boileau, alors rédactrice en chef du quotidien, au lendemain du décès de ce personnage rarement là pour être aimé, surtout de ses confrères journalistes, mais aussi des écrivains. Il en a égratigné plus d’un lors de panels ou de discussions à bâtons rompus, ou alors il préférait se tenir à distance. Pas du genre à s’enraciner, on l’a vu traverser les corridors de l’ONF, de Radio-Québec (aujourd’hui Télé-Québec), et ceux des journaux Le Jour, Le Soleil et La Presse. Sans oublier ses années (houleuses) au service de l’information de Radio-Canada, là il où découvrira le monde, surtout celui qui souffre de l’ingérence, ou de l’indifférence, des pays occidentaux. Car non seulement Gil Courtemanche fut bouleversé par les ravages des guerres civiles, des famines ou du sida, particulièrement sur le continent africain, mais il en fut transformé. Il avait d’ailleurs visité le Rwanda à quelques reprises avant que le pays s’embrase, en 1994, et manifesté son soutien à la cause palestinienne.
De la fiction dans le réel
Cet éclectisme professionnel cachait aussi un besoin de survie financière — il a fait faillite plus d’une fois —, mais correspondait aussi à son besoin d’exprimer ses indignations, ses « douces colères ». Ses premiers livres, entre carnets de campagnes électorales et chroniques internationales, ont connu un certain succès, consolant brièvement cet homme qui ne cachait pas sa dépendance à l’alcool. Alors qu’il s’apprêtait à rédiger un essai sur le génocide rwandais, se revoyant dans un hôtel de luxe de la capitale, habité par le souvenir de gens dont certains étaient devenus des amis et ont connu un sort tragique, Courtemanche s’est finalement lancé dans l’aventure du roman.
« Gil Courtemanche voulait être le porte-voix des sans-voix, et c’est l’une de ses singularités comme romancier », affirme Yves Lavertu, auteur de Les vies et les morts de Gil Courtemanche, une biographie exhaustive publiée en 2016. Grâce à Un dimanche à la piscine à Kigali, non seulement il faisait des débuts fracassants dans le milieu littéraire — le roman fut traduit en plus de 23 langues —, mais il était aussi « un des premiers à nommer ce qui s’était passé à ce moment-là, soit le massacre des Tutsis par les Hutus », souligne Yves Lavertu.
Celui qui a d’abord connu le chroniqueur avant l’écrivain reconnaît qu’en explorant sa vie, il a constaté qu’elle se déployait avec la même fougue dans ses romans que dans ses reportages et ses chroniques. « Ce n’est pas pour rien qu’il était ami avec quelqu’un comme le dramaturge Marcel Dubé, même s’ils étaient de générations différentes. Ils partageaient un grand sentiment de révolte », souligne le biographe. De même qu’un regard désenchanté sur la société québécoise.
Révolté dans le sens camusien du terme : l’auteur de L’étranger et de La peste était l’un de ses préférés, car Courtemanche se plaisait à tout remettre en question, contestant les mécanismes du pouvoir, dont au sein même du milieu médiatique. Une posture qui a
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