Source : Le Devoir
Le monde littéraire français est bouleversé par les accusations d’utilisation de l’IA contre le romancier Thélyson Orélien, pour son livre C’était ça ou mourir, étayées par l’utilisation du détecteur Pangram, mais des doutes existaient déjà chez plusieurs spécialistes, comme Léa Bory, créatrice du balado littéraire Torchon.
« J’étais vraiment en train de me dire, le week-end dernier : “On s’est tous fait avoir” », raconte à l’AFP la critique littéraire de 32 ans, qui travaille depuis dix ans dans l’analyse des réseaux sociaux et avait dès le 15 septembre, soit une semaine avant l’éclatement de l’affaire, publié un épisode dans lequel elle émettait des doutes sur des procédés d’écriture dans le livre qui lui rappelaient l’IA.
L’auteur a pour sa part rejeté toutes ces accusations et a dénoncé jeudi auprès de l’AFP une « volonté » de le « faire taire ».
QUESTION : Pourquoi avez-vous pensé à de l’intelligence artificielle en lisant ce livre ?
RÉPONSE : Il y a d’abord le rythme ternaire, les répétitions de tournures de phrase comme “Ce n’est pas […], c’est”, l’usage constant de la comparaison. On a tous nos tics de langage, même notre style personnel est répétitif. Mais là, c’est un style qui est vraiment homogène : au sein d’une même page, tu as exactement toujours les mêmes éléments, alors que dans n’importe quel livre, l’intensité des figures de style varie. Au bout d’une heure de lecture, ça m’a frappé, et j’ai commencé à souligner chaque fois qu’il y avait une répétition.
Q : Comment expliquer que vous avez eu des doutes très vite, alors que beaucoup ont encensé ce livre, qui a remporté le prix du roman Fnac lundi ?
R : Mon travail depuis que j’ai 20 ans, c’est l’analyse des réseaux sociaux : comment les gens parlent en ligne pour le compte de grandes marques. Et c’est un peu terrible mais les réseaux ont beaucoup évolué vers des bots, des textes écrits à l’IA. Et c’est normal que des écrivains ou critiques littéraires ne passent pas beaucoup de temps sur LinkedIn. Sauf que c’est une écriture qui se remarque uniquement si on a l’habitude aussi d’en lire souvent. Ce qui m’a mis la puce à l’oreille, c’est que ça me rappelle le boulot.
Q : Comment avez-vous réagi au tweet de « Balance ton Claude », qui a lancé mardi les premières accusations ?
R : J’ai eu un immense soulagement. Lorsque j’ai enregistré le balado, je me suis remise en question plutôt que le texte, je pensais que mes goûts avaient changé à cause du boulot. Mais quand j’ai réécouté l’épisode, je me suis dit : “C’est dingue !” J’en étais persuadée [de l’utilisation de l’IA]. Mais je me retenais parce que je ne voulais pas finir avec un procès en diffamation. Donc je m’étais résignée, je pensais que ça sortirait sûrement dans cinq ans.
Q : Quelles pourraient être les conséquences de cette affaire pour le milieu de l’édition selon vous ?
R : Déjà, j’aimerais bien que les éditions du Boréal demandent à des journalistes de regarder les métadonnées des documents, comme ça au moins ça donnerait une vraie preuve. Et je pense qu’on va aller de plus en plus vers l’utilisation d’outils, comme Grammarly, qui enregistrent les étapes de l’écriture et en certifient ensuite l’authenticité humaine. Plus généralement, je pense que tout le monde va commencer à faire un peu plus attention. Et enfin, je pense qu’il va y avoir de plus en plus de tolérance à l’IA sur une certaine production littéraire.
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