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Source du texte: Lecture
En me rendant à pied chez Martina, je pense à mon propre appartement : un très petit trois et demie dans lequel il m’est difficile d’accueillir des personnes avec qui je ne partage pas déjà une proximité — une amitié établie, une relation. Comment est-ce que je réagirais si quelqu’un voulait s’y introduire? Pour prendre des photos, pour m’interroger? Pour creuser ma vie d’écrivaine?
Martina et moi, nous nous connaissons un peu, pas beaucoup. Je sais qu’il y a quelque chose de vulnérabilisant dans l’idée d’accueillir chez soi une personne encore nouvelle. Comme montrer des pages avant qu’elles ne soient prêtes.
Mon trois et demie ressemble à celui que Martina décrit dans son premier livre, Boîtes d’allumettes. Celui dans lequel elle emménage après la séparation d’avec le père de son fils. Enfin, trois et demie, c’est ce qui est inscrit sur le bail, écrit-elle. On pourrait disputer : l’endroit se limite à une pièce double, accolée à une cuisine où on circule avec gêne, une bonne partie de l’espace mangé par la laveuse.
Dans le livre, elle pose un rideau pour diviser la pièce double en deux. D’un côté, son lit et celui de son fils, les semaines où il est avec elle; de l’autre, son bureau. Près de la fenêtre, le bureau. Au meilleur endroit.
Je lui dirai : C’est comme si tout de suite, tu sécurisais ton espace.
Je voudrai dire : l’espace pour écrire.
Elle me répondra qu’elle a de la tendresse pour cet appartement étroit. C’est celui où a commencé à s’écrire ce qui deviendrait son premier roman. Qu’en fait, elle garde en tête, en écriture tous les appartements qu’elle a habités : le rouge très rouge d’une cuisine, la lumière dans l’appartement qu’elle a perdu après une reprise de logement. Les espaces, en elle, sont bien sécurisés.
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Elle habite depuis moins d’un an dans l’appartement où je la rencontre. Martina commence par s’excuser du chaos et de ce qui, chez elle, n’est pas fini. Elle me dit qu’il y a un écart entre son logement et ce à quoi on s’attend, peut-être, dans ce type de rubrique : une maison d’écrivaine, avec les images que ça convoque. Une façon établie d’occuper un espace de création.
Martina me sert un café fort, très bon, dans une tasse qu’elle a rapportée de la maison de sa grand-mère en Tchéquie. Des motifs assurés dansent dessus, bleu sur blanc. Elle a aussi des pâtisseries. Nous nous assoyons à une belle table en bois d’un blond chaud. Les chaises en rotin crépitent. C’est un lundi férié et dehors, tout est calme.
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De l’écriture de Martina, j’aime qu’elle soit à la fois limpide et ouverte : on comprend merveilleusement ce qu’elle communique, mais elle n’est pas catégorique. Elle ménage, entre le texte et la personne qui le lit, un espace d’interprétation. C’est une espèce d’humilité, qui laisse le sens s’insinuer sans insister.
Quand je le lui dis, Martina m’explique qu’elle travaille ses textes par soustraction. Elle écrit des fragments, plusieurs fragments, mais lorsqu’elle se met à les assembler, elle élimine. Elle enlève beaucoup, parfois trop — parfois, il faut qu’elle s’arrête. Mais c’est qu’elle ne veut jamais tomber dans la grandiloquence. Elle sculpte ses livres.
J’aime l’image que ça évoque : un travail tactile, où l’on reconnaît au toucher le moment où le façonnage est terminé.
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À la bibliothèque, Martina a emprunté Petite laine, mon premier roman, et l’a relu en vue de notre rencontre. Tandis que nous parlons, le livre est à côté d’elle, sur la table en bois. À quelques reprises durant notre échange, elle pose une main dessus. Ça me touche beaucoup. J’aime aussi, quand je réfléchis à ce que m’a laissé une lecture, garder l’objet près de moi.
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J’ai relu ses deux livres, avant de venir la voir. Ils sont traversés par la recherche de logement. Boîtes d’allumettes, surtout, détaille à quel point l’expérience est pénible. Les locataires potentiels se pressent dans les visites libres, les messages déboulent dans les boîtes de réception des propriétaires. Ce qui est beau est petit; ce qui n’est pas petit est cher; ce qui est quelque part entre les deux est très convoité. Mais la possibilité existe. C’est possible de trouver un loyer qui soit à la limite du raisonnable, pour un appartement qui soit un vrai lieu habitable.
Habitable pour la vie qu’elle se souhaite, avec de la place pour son enfant et un bureau près d’une fenêtre.
Dans le livre, le possible est une chance qu’elle prend. Elle ne signe pas de bail pour les logements sombres qu’elle peut se permettre. Elle continue à chercher. Martina écrit : Je tiens à cette mince marge qu’on appelle liberté, et plutôt que d’y renoncer je fais de longs détours.
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Elle me montre son bureau : la pièce est lumineuse, belle. Elle a deux tables de travail. La première est appuyée contre le mur, entre deux bibliothèques. C’est l’endroit où elle gagne sa vie, prépare ses cours, corrige ses copies. Elle m’explique que l’ordinateur portable qui s’y trouve n’est plus tellement portable depuis qu’elle a échappé du chocolat chaud dessus; maintenant, le E du clavier ne fonctionne plus. (Elle me dit : C’est devenu un ordinateur péréquien.) Elle est obligée de brancher l’appareil à un clavier externe pour s’en servir, ce qui l’immobilise.
Mais en même temps, ça préserve sa deuxième table de travail, qui fait face à la fenêtre. Elle est libérée de toute machine. C’est le bureau d’écriture.
Elle me montre les babillards où elle a épinglé des images, des textes, des motifs, un bout de tissu — de la texture et du relief dans la pièce toute blanche. Une façon souple, aussi, de décorer l’espace. Je pense à ce qu’elle m’a expliqué de sa pratique d’écriture : les fragments bougent dans la structure, elle déplace, reconfigure jusqu’à ce que le livre trouve sa place.
Elle pointe, dans une des bibliothèques, un exemplaire du New Yorker glissé dans une planchette à pince. Une photo en noir et blanc occupe toute la page : celle d’un homme, un artiste, assis sur une chaise en bois. Il regarde vers le plafond. Autour de lui, son atelier. Le fouillis qui l’entoure — les amas de matériaux et de livres, les bouts de tissu, les tessons, les bandes de papier froissé, la photo abandonnée près du pied de la chaise — a quelque chose de jubilatoire. Un chaos vivifiant. On est loin des façons établies d’occuper un espace de création.
Dans le bureau de Martina, j’ai l’impression d’être dans une pièce vivante, qui a été réfléchie et aménagée avec un enthousiasme tranquille. Peut-être que les autres espaces de l’appartement ne sont pas encore finis. Mais ici, Martina s’est installée.
Elle me dit : C’est vrai, tout de suite, j’ai sécurisé l’espace.
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Plus tôt, je lui ai expliqué la gymnastique de mon espace de travail à moi : j’ai un seul bureau dans mon appartement, qui partage sa moitié de pièce double avec une causeuse et de petites tables gigognes qui appartenaient à mes grands-parents. Les jours où je travaille de la maison, l’ordinateur portable fourni par mon employeur est branché sur un deuxième écran, pour mieux me promener dans les tableaux Excel qui encombrent mon quotidien.
Si je veux écrire, je dois me trouver un recoin de temps et l’aménager. Par exemple : le soir, retirer mon ordinateur de travail pour y installer le mien, tasser les listes et le bloc de post-its qui me rappellent ce que je n’ai pas eu le temps de finir, sortir mon cahier et le stylo que j’aime. Libérer le bureau. Comme ça, quand je me lèverai tôt le lendemain matin, l’espace sera prêt pour la petite heure que j’aurai trouvée.
J’envie, c’est vrai, la belle pièce à deux tables de Martina. Le meuble où elle classe ses copies et ses responsabilités. L’espace qu’il lui reste pour inviter le chaos de l’écriture et regarder dehors, par la fenêtre.
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Dans son deuxième livre, Je mets mes rêves sur la table, Martina écrit : En héritage, j’ai reçu un perfectionnisme qui m’entrave. Je travaille avec acharnement sur des textes que je n’ai jamais montrés à personne.
Je sais ce qu’elle veut dire. Je lui raconte que lorsque j’ai publié mon premier recueil de nouvelles, à 25 ans, presque personne autour de moi ne savait que j’écrivais. Personne n’avait lu mes textes. Je n’aurais pas été capable de les partager; j’aurais eu l’impression de m’exposer. J’avais peur que mes histoires révèlent, d’une façon maladroite et péniblement évidente, toutes mes insuffisances. Même aujourd’hui, je repousse le plus longtemps possible le moment de faire lire un manuscrit.
Dans Je mets mes rêves sur la table, encore : La honte cuisante juste après avoir envoyé un de mes textes. Les dizaines de vérifications du document joint. La crainte attachée à la naïveté de mes formulations.
Pour se déjouer elle-même, peut-être, Martina m’explique que parfois, elle écrit en faisant semblant de ne pas écrire. Elle écrit des choses en se disant, je suis pas vraiment en train d’écrire. Des bouts de texte, des amorces. C’est ce qu’elle a fait l’hiver dernier, quand elle était trop accaparée par le travail pour commencer un nouveau projet pour de vrai. Évidemment, après un temps, ça devient de l’écriture.
Elle me dit qu’elle a terminé son premier roman en travaillant sur sa thèse de doctorat. Ou en n’y travaillant pas, plutôt : elle faisait semblant de rédiger sa thèse, une plage horaire prétexte. Une mince marge de liberté qui était, elle aussi, une façon de se convaincre d’écrire sans écrire.
J’ai aussi mes stratagèmes. Je lui dis que je commence par les bouts qui m’intéressent le plus, les images les plus fortes, les dialogues (j’ai toujours aimé écrire les dialogues), je ne fais pas de plan, je ne veux pas de contraintes, je veux seulement prendre mon élan et avoir hâte d’écrire, être enthousiasmée. Ça devient vite un fouillis; je crée du chaos. Mais ça rend l’écriture plus légère.
Comme Martina, après, il faut que je sculpte; que je passe beaucoup de temps à me tracer un chemin dans les piles de matériaux que j’ai dispersés autour de moi.
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Mon prochain roman, Chevrotine, va bientôt paraître; nous en parlons un peu. Martina me dit qu’elle aime cette période, quand le livre existe, mais n’est pas dans le monde. Un moment où elle est fière, fébrile devant ce qui s’en vient, mais pas encore tenue de composer avec la lecture des autres. Moi, c’est l’idée de ne plus être capable de jouer dedans : le livre existe, il est imprimé, je ne peux plus rien y changer. Je peux commencer à en être satisfaite et, tranquillement, oublier les bouts qui me tracassent.
Pour elle comme pour moi, c’est une période où le livre s’est juste assez frotté à l’extérieur — a été travaillé avec la maison d’édition, peaufiné —, mais existe sans bruit.
Bien sûr que le bruit qui surgit après peut être beau : Je mets mes rêves sur la table a été finaliste, en 2025, d’un Prix littéraire du Gouverneur général et du prix Nouvel Apport Metropolis bleu. Quand je demande à Martina si ça a changé quelque chose pour elle, elle me répond sans emphase que oui, c’est encourageant. Mais que quelqu’un ait aimé ce qu’on a écrit, ça ne nous aide pas à écrire plus ou mieux.
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Je confirme les derniers détails : je vais lui envoyer, pour qu’elle les approuve, les photos que j’ai prises; et elle peut me faire signe si elle préfère que je ne reprenne pas certains morceaux de notre conversation. Je mesure, et Martina m’en a parlé, le décalage qu’il y a entre ses livres, où elle raconte des choses intimes, et la personne discrète qu’elle est. En écrivant sur elle, j’ai l’impression de peser fort sur la coquille de sa pudeur.
Au moment de partir, Martina me dit, songeuse : Je sais pas comment tu vas t’y prendre. J’ai jamais fait ce genre de reportage.
Je lui réponds que moi non plus; c’est la première fois.
Elle sourit un peu : Tu vas peut-être l’écrire en fragments.

Amélie Panneton
L’autrice Amélie Panneton a signé les livres Le charme discret du café filtre (La Bagnole), Petite laine (Ta Mère) et Comme une chaleur de feu de camp (Hurtubise). Dans Chevrotine (Ta Mère), un roman empreint de tendresse et de nostalgie, Geneviève revient dans son patelin après avoir vécu à Montréal. À Campbellton, elle habite dans la maison mobile de sa grand-mère décédée, mais son grand-oncle Samuel veut reprendre la demeure que la défunte lui a léguée. Toutefois, ce dernier souhaite la dépouiller de ses fantômes avant. Seule et ébranlée par ses deuils, la jeune femme n’arrive pas à s’ancrer dans l’existence ni à se délester de ses colères enfouies. Se remémorant des souvenirs, elle revisite son histoire familiale à laquelle s’enchevêtre celle de l’Acadie. Le passé et le présent s’entrecroisent, tissant une courtepointe sur le poids des racines, des filiations et des origines. [AM]
Photo de Martina Chumova : © Justine Latour/Le Cheval d’août
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