Source : Le Devoir
En 2021, lors de la parution de son roman Les ombres filantes (La Peuplade, 2021), troisième tome d’une trilogie ancrée dans l’imaginaire de la forêt et consacrée au thème de la reconstruction de soi dans un espace sauvage, Christian Guay-Poliquin affirmait en avoir fini, pour le moment, avec l’univers qui l’avait fait connaître au public québécois, indiquant avoir « besoin d’aller explorer d’autres façons de faire de la création littéraire ».
Or, comme chacun le sait, il suffit de chasser le naturel pour qu’il revienne au galop. Bien que son quatrième roman, Le mur, exploite un monde et un genre totalement différents — ici la dystopie —, les obsessions qui animaient ses premières œuvres n’ont jamais cessé de le tarauder, tout comme le style incisif et cohérent qui a fait sa marque.
« Les dernières étapes d’écriture de mon roman précédent ont été vraiment pénibles, se remémore l’écrivain, rencontré sur la terrasse du mythique Café Santropol, à Montréal. Pas tant dans la création et dans le rapport aux idées, mais parce que je me sentais coincé dans les contraintes que je m’étais fixées pour déployer mon univers. Je voulais me réinventer. Je me suis donc donné le défi de camper mon histoire dans un contexte urbain. Puis, comme je le fais toujours avant d’élaborer le récit, j’ai commencé à bâtir le monde dans lequel évolueraient mes personnages. »
C’est lors d’une résidence d’écriture à Berlin que les pièces du casse-tête se sont placées. « Un jour, lors d’une visite dans un musée consacré au Mur, je me suis arrêté pour écouter des récits d’évasion. J’y suis resté jusqu’à la fermeture, écoutant des dizaines et des dizaines de gens me raconter comment ils avaient traversé la frontière. C’était fascinant. Un an après cette visite, je me suis souvenu de ce qu’avaient suscité en moi ces histoires, et j’ai pensé à installer un mur frontalier au centre de ma ville, et à imaginer un personnage qui souhaiterait passer de l’autre côté. »
En dépit du nouveau contexte et de l’exploration dystopique, on retrouve dans ce roman des préoccupations familières à l’auteur : une forme d’effondrement économique, un retour partiel à l’état de nature, la mise à l’épreuve du communautaire et une étrange et inquiétante atmosphère de guerre civile. « Jean Leloup disait récemment en entrevue qu’il explorait un peu toujours les mêmes thèmes, parce que ce qu’on a à l’intérieur de nous ne change pas. S’il y en a bien un qui a écrit des dizaines de bonnes chansons sur le même sujet, c’est bien lui. Tout ça pour dire qu’on a beau essayer de se réinventer, de se donner de nouveaux défis, on demeure traversé par des thématiques. Lorsque j’ai arrêté de lutter contre ça, ma ville et mon récit ont enfin pu prendre forme. »
Inquiétante étrangeté
Le mur raconte l’histoire d’Héléna, une quinquagénaire hantée par un passé douloureux, qui travaille pour une agence de rénovation, et qui passe ses journées à réparer des balcons, à colmater des toitures et à remédier aux dégâts causés par les pluies diluviennes qui s’abattent depuis des semaines sur sa ville. Dans cette métropole envahie par les lierres, les roseaux et les lézards, où la nature reprend tranquillement ses droits, le quotidien est géré par des agences post-politiques à l’identité incertaine et les rues sont sillonnées par des gardes-frontières qui contrôlent le flânage comme les papiers, et empêchent quiconque en rêverait de contourner le mur frontalier qui se dresse au centre de la ville.
Séparée du père violent et autoritaire de ses deux fils devenus adultes, tourmentée par les deuils et les échecs du passé, Héléna cherche en vain un sens à son existence. Jusqu’à ce qu’elle entre, par hasard, dans un sous-sol humide, en contact avec un groupe de tunneliers clandestins déterminés à traverser de l’autre côté. Tiraillée par les besoins de sa famille et les promesses d’une nouvelle vie, elle mettra immédiatement la main à la pâte pour forer, à la force de ses mains, un tunnel vers l’espoir.
En choisissant de placer son récit dans un monde post-politique dont les contours ne sont jamais vraiment énoncés, Christian Guay-Poliquin avait l’impression de se permettre une plus grande liberté. « Je n’ai encore jamais parlé du réel contemporain dans un roman. C’est un projet que j’aime remettre à plus tard. Or, un univers futuriste ou dystopique n’est qu’un miroir déformant du nôtre. Pour moi, c’est plus facile d’aménager notre monde comme de la pâte à modeler pour vraiment mettre l’accent sur des enjeux climatiques, d’organisation sociale et de résilience communautaire. Je suis un grand fan d’Antoine Volodine, auteur français aux
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