Source : Le Devoir
La vie a parfois le sens de l’ironie. Après avoir consacré plusieurs années à étudier la laideur dans le roman québécois, Myriam Vien vit aujourd’hui à Florence, où elle enseigne notamment le français. « Chaque jour, je suis éblouie par la beauté de cette ville. C’est une ville magnifique, même si elle est aussi très chaotique. C’est une sorte de retournement du sort assez curieux », raconte-t-elle.
Pourtant, quelques jours avant notre entretien, c’est devant la Méduse du Caravage, au musée des Offices, qu’elle s’est de nouveau arrêtée. « C’est évidemment un symbole de la laideur assez fort, mais je suis encore captivée chaque fois que je passe devant cette œuvre. Il y a toujours un petit engrenage qui continue de tourner. »
Cette fascination est au cœur de L’obsession de la laideur, un essai issu de sa thèse de doctorat soutenue à l’Université McGill sous la direction de Michel Biron. Sans prétendre établir une histoire exhaustive de la laideur, l’autrice propose plutôt une manière de relire le canon québécois à partir d’une catégorie esthétique rarement placée au premier plan. « La question du laid dans la littérature québécoise revient comme une obsession, par laquelle il est possible de relire et de repenser l’histoire du roman au Québec », écrit-elle dès l’introduction.
Cette hypothèse lui permet de faire dialoguer des œuvres éloignées dans le temps comme dans leur esthétique. À travers un corpus qui réunit notamment Laure Conan, Albert Laberge, André Langevin, Jacques Renaud, Réjean Ducharme, Gilbert La Rocque et Victor-Lévy Beaulieu, elle suit les multiples visages du laid, du corps à la langue, de la ville au territoire.
De Victor-Lévy Beaulieu à Angéline de Montbrun
L’idée du livre est née bien avant le doctorat. Originaire de Trois-Pistoles, Myriam Vien avait consacré son mémoire de maîtrise à Victor-Lévy Beaulieu. « J’avais travaillé sur La grande tribu et sur le grotesque dans ce roman. De cette réflexion est née la question de la laideur. En lisant davantage, je me suis aperçue que cette obsession que je voyais chez Victor-Lévy Beaulieu se retrouvait aussi chez d’autres écrivains, dans d’autres romans, tout au long du XXe siècle. C’est là que j’ai commencé à accumuler ce corpus et à réfléchir à une histoire du roman québécois à travers la laideur. »
Soutenue en 2019, sa thèse ne prendra toutefois la forme d’un livre que plusieurs années plus tard. Entre-temps, l’autrice part enseigner en Angleterre, puis en Italie, notamment au Centre d’études québécoises de Bologne. Sollicitée dès 2020 par Nota bene, elle remet néanmoins le chantier à plus tard, faute de temps. « J’ai repris le travail l’an dernier, plus en profondeur. Je n’ai pas voulu ajouter ou enlever des œuvres. J’ai plutôt essayé de réécrire, de retravailler le texte et de revoir certaines références. »
Plutôt que de suivre une progression chronologique, Myriam Vien choisit de regrouper les œuvres autour de quatre axes : la laideur comme événement, la figure du laideron, la langue et la ville. « J’ai vu la laideur comme un vecteur narratif, comme quelque chose qui permet à l’action de se débloquer », explique-t-elle. Cette hypothèse irrigue l’ensemble de l’essai : le laid ne constitue pas seulement un sujet, il fait avancer le récit.
L’un des exemples les plus éloquents est celui d’Angéline de Montbrun. Pour Vien, la défiguration de l’héroïne ne représente pas uniquement un tournant psychologique ; elle déclenche le roman lui-même. « C’est la laideur qui l’amène à l’écriture. À partir du moment où elle perd sa beauté, elle se retire du monde et commence à écrire. Le récit commence véritablement quand la laideur survient. »
Cette logique se retrouve ailleurs dans son corpus. Dans La Scouine d’Albert Laberge, dans La fille laide d’Yves Thériault ou encore dans les romans de Victor-Lévy Beaulieu, le laid ne se limite jamais à une caractéristique physique. Il déborde sur les rapports familiaux, la langue, les lieux et la manière même de raconter. D’un chapitre à l’autre, Myriam Vien montre ainsi que la laideur agit moins comme un état que comme une force de transformation.
Une identité en défaut
Que dit cette omniprésence du laid de la littérature québécoise ? La chercheuse évite les réponses définitives. « Ça a été la grande question qui m’a animée pendant toute ma thèse, mais il m’a été difficile de trouver une réponse satisfaisante et complète. Ce qui me semblait, c’est que cette obsession était souvent liée à une identité qui se percevait en défaut, à un sentiment de honte qui accompagne une identité en faute. »
Cette idée traverse autant les personnages que la langue, souvent joualisante dans plusieurs romans qu’elle retient dans son étude. Dans Le Cassé de Jacques Renaud, par exemple, le joual ne témoigne
[...] continuer la lecture sur Le Devoir.



