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Le manga n’est plus en train d’arriver au Québec, il est déjà chez lui. Depuis quelques années, ses codes, ses silhouettes et ses tonalités uniques ont infiltré les librairies de la Belle Province au point de ne plus rien avoir d’exotique. Mieux encore, le public suit. Une bande dessinée sur trois vendue ici serait désormais un manga. Derrière ces chiffres, surtout, se dessine une génération d’auteurs québécois qui n’entend plus simplement lire ce genre : elle veut le faire sien.
Le phénomène porte déjà des noms. Celui de Tony Valente, d’abord, dont Radiant (Ankama) a dépassé les frontières du Québec pour devenir un succès planétaire. Celui de Joël Dos Reis Viegas, ensuite, qui a imposé avec Urbance (Ankama) un univers urbain survitaminé, aussi spectaculaire qu’ambitieux. La contagion gagne aussi les rayons jeunesse. Stéphane Arche fait ses armes avec son sympathique feuilleton Kin-J (Glénat Québec). En marge des circuits traditionnels, Raton Voyer bâtit, quant à lui, en autopublication, un monde appelé à grandir avec Les chroniques de Karnoie. Sacha Lefebvre et Jean-François Laliberté ont, pour leur part, trouvé leur public avec Les élus Eljun (Éditions Michel Quintin), un shonen qui démontre que les codes du genre peuvent parfaitement s’acclimater au paysage québécois. Le 9e art local peut même désormais compter sur un premier ouvrage de référence à la fois éclairant et accessible, signé par la spécialiste Valérie Harvey, Passion manga : Du Japon au monde (PUQ).
C’est dans cette effervescence que surgit Murmureurs. Également publié chez l’éditeur montréalais Michel Quintin, ce premier volet porte la signature de Max Youxi, artiste canado-haïtien animé d’une ambition manifeste : raconter autrement, en faisant dialoguer les influences plutôt qu’en se contentant de reproduire un modèle venu d’ailleurs. Formé à JCArts, au New Jersey, puis au Collège Dawson, où il étudie l’illustration, Youxi a touché à tout ce qui nourrit aujourd’hui son imaginaire : animation, manga et comics. Ses références vont des canons nippons — Hunter × Hunter, Attack on Titan et One Piece en tête — jusqu’à Ultra et Girls, des Luna Brothers. Un éclectisme assumé qui se retrouve au cœur de Murmureurs. « J’ai mis dix ans à jeter les bases de mon manga. Le projet avait d’abord été imaginé comme une série d’animation, mais j’ai finalement opté pour la bande dessinée, qui demandait moins de temps », raconte avec amusement l’artiste, témoignant du même souffle à quel point la réalisation d’une bande dessinée peut, elle aussi, se révéler éreintante. En guise de projet de fin d’études à Dawson, en 2023, Youxi réalise un premier chapitre de soixante pages en anglais, qu’il autopublie avant de le vendre dans différentes conventions, notamment au Comiccon de Montréal. La réponse est suffisamment encourageante pour attirer l’attention d’un éditeur de Michel Quintin, qui le repère l’année suivante. Le jeune auteur s’attelle alors à la version française et entreprend de boucler ce premier tome. Vise-t-il également le marché anglophone nord-américain? « Oui, je rêve de voir Murmureurs figurer au catalogue de Dark Horse Comics. »
Reconnaissance et représentativité
Au carrefour de la science-fiction, de la fantasy et de l’horreur, Murmureurs plonge les lecteurs et lectrices dans un monde postapocalyptique où une mystérieuse force baptisée « le Drain » recrache ses captifs sous la forme d’effroyables créatures. Pour leur faire face, une poignée d’êtres surnaturels, appuyés par une technologie salvatrice, s’organise tant bien que mal. Parmi eux, Nyla, la fille du roi, s’entraîne sans relâche sous le regard sceptique de ses congénères et, surtout, de son père impitoyable, qui doute encore de sa capacité à triompher de ce cauchemar éveillé.
Derrière les affrontements spectaculaires et l’imaginaire foisonnant se dessine ainsi une quête beaucoup plus intime : celle de l’affirmation de soi et du besoin viscéral d’être reconnu par les siens. C’est le véritable levier de l’action — et sans doute l’un de ses aspects les plus touchants. « Lorsqu’on est issu de l’immigration comme moi, on doit travailler plus dur, atteindre un niveau supérieur de succès. Ce n’est pas assez de faire le minimum. C’est ce que j’ai voulu montrer dans la relation père-fille. » Impossible de ne pas penser à Jimmy Suzan et à son extraordinaire récit familial, Migrasyon (La Pastèque), où plane également le poids de cette responsabilité d’honorer les sacrifices consentis par les générations précédentes et de transformer leur héritage en moteur plutôt qu’en fardeau. Une filiation qui, chez Youxi, prend une résonance toute particulière. « Ça me touche de voir mes frères haïtiens réussir, comme Jimmy. Ça me donne la force de continuer. »
L’autre socle sur lequel repose l’œuvre est sans contredit la représentation de la figure afrodescendante. Une réalité qui, fort heureusement, gagne lentement du terrain dans la production asiatique qui, comme la production occidentale, s’est longtemps contentée de tenir à l’écart les autres cultures. C’est en grande partie grâce à la production étrangère que cette ouverture a enfin lieu. « J’ai longtemps eu du mal à me reconnaître dans les mangas que je lisais. À part Naruto et Dragon Ball, qui proposaient quelques rares personnages noirs, il n’y avait rien. Je ne me sentais pas pour autant obligé de le faire dans Murmureurs. On dit qu’il faut écrire sur ce que l’on connaît. C’est ce que j’ai fait », glisse humblement l’artiste. « C’est important que les gens puissent se reconnaître. J’ai eu beaucoup de retours de gens de ma communauté à la suite de la lecture de mon premier chapitre, ça m’a touché. Et c’est certain que dans le futur, je souhaite intégrer des personnages issus d’autres cultures. »
L’ample architecture fictionnelle de Murmureurs laisse présager une aventure au long cours. L’auteur, qui a déjà bouclé l’écriture de l’ensemble de la série, prévue pour compter près d’une trentaine de volumes, s’affaire maintenant au deuxième chapitre, dont la sortie est annoncée pour l’automne 2027. Sans parler de ce fantasme d’une adaptation en animation, qu’il espère un jour assouvir.
À la fois dense et accessible, la haletante proposition de Max Youxi, qui se dévore d’un seul trait comme un savoureux griot, trouvera son public à n’en point douter. Tout porte à croire que les murmures deviendront bientôt un véritable grondement.

Photo : © Max Youxi
Illustrations tirées du livre Murmureurs (t. 1) (Éditions Michel Quintin) : © Max Youxi






