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Cet écrivain français qui publia Le feu follet en 1931, un magnifique roman sombre inspiré de la vie du dadaïste Jacques Rigaut, « le suicidé magnifique », se trucida lui aussi en 1945; c’est Pierre Drieu la Rochelle, un remarquable romancier de la première moitié du XXe siècle, mais dont la mémoire restera entachée par l’attitude qu’il adopta lors de la Seconde Guerre mondiale, son amitié avec Otto Abetz, l’adhésion au nazisme, sa compromission avec l’ennemi allemand.
Mais Drieu, le si nébuleux Drieu, n’est pas passé à la trappe de l’oubli, on le lit encore alors qu’on ne fréquente plus les Paul Morand, Lucien Rebatet, Ramon Fernandez, qui furent « collaborationnistes » autant que lui. La raison en est que Drieu la Rochelle avait un réel talent d’écrivain et qu’il est de ceux qui, comme Céline, prouvent effrontément qu’on peut être — saisissant constat — un « salaud » et un « artiste ». Son Feu follet a été adapté deux fois au cinéma (Louis Malle en 1963, Joachim Trier en 2011), son roman Gilles est un autoportrait cynique et cinglant, ses nouvelles de La comédie de Charleroi sont une exceptionnelle plongée dans l’âpreté de la Première Guerre mondiale qu’il a vécue et de laquelle il était revenu blessé et blasé.
Dans un essai brillant, Jean-Noël Orengo, sans juger de l’attitude du « collabo », tente de comprendre le comportement d’un tel homme qui portait beau, qui avait tout du classieux des beaux quartiers et qui venait d’un milieu modeste. Orengo, dont la plume est intrépide, sans chasser le nébuleux qui entourait le caractère de Drieu — tâche impossible —, réussit à nous approcher de l’homme, de l’écrivain qu’il était, né pour ça mais, hélas, pas « bon qu’à ça » comme Beckett, d’où le trouble politique dans lequel il s’est engouffré lorsque le monde allait faire face au fléau nazi, se mêlant des affaires guerrières en écrivant des essais comme cet exécrable Socialisme fasciste de 1934.
Orengo s’intéresse aux erreurs humaines. En 2024, il brossa un portrait d’Albert Speer, l’architecte favori et ministre de l’Armement d’Hitler, livre au titre estomaquant, Vous êtes l’amour malheureux du Führer. C’est de la littérature journalistique de haut niveau que mène cet Orengo. La rédemption, l’ouvrage au titre christique qu’il consacre à Drieu, n’est pas une entreprise de défense du collabo, mais une tentative de sauvetage de l’homme qui demeure — malgré tout, aujourd’hui — un écrivain d’importance. Un homme qui tira sa révérence en décidant de sa condamnation, se suicidant.
Drieu est cet homme qui accepta en 1940, selon le souhait des autorités allemandes occupantes, de prendre en main la direction de la NRF, la revue littéraire la plus prestigieuse dans le monde. « Il tint une liste d’écrivains », rappelle Orengo, mais était-ce pour les chasser, les fusiller? Nenni. Drieu s’occupa, par ses contacts avec Abetz, à faire libérer des stalags, où la débâcle de mai 1940 les avait foutus, des écrivains liés à la maison Gallimard. Comme il réussit à ce que la Gestapo ne tracasse pas Jean Paulhan, juif et résistant, Paulhan qui, directeur de la NRF, avait refusé en mai 1940 de continuer à faire paraître la revue. La nomination de Drieu fut vue comme exécrable par la résistance qui s’organisait. Drieu sauva les meubles de la maison Gallimard, on va dire…
Ce qui intéresse d’abord Orengo dans son essai, c’est la relation de Drieu avec Colette Jéramec, sa première épouse qui était juive, de famille riche, très amoureuse du bel homme qu’était Drieu la Rochelle. Ils s’étaient rencontrés en 1914, se sont mariés en 1917 et ont divorcé en 1921. Mariage court et blanc; étant un homme à femmes, un habitué des maisons closes, Drieu avait chopé une syphilis, l’avait avoué avant le mariage, mais elle l’aimait, elle le laisserait mener sa vie à sa guise, elle pourra avoir ses rancards. Ce contrat n’a pas duré.
Cependant, une franche amitié était demeurée entre eux. Lorsqu’en avril 1943, la Gestapo arrêta Colette Jéramec, qui s’était remariée et avait deux enfants et qu’elle et ses gosses furent menés au camp transitoire de Drancy, Drieu, mis au courant de la rafle, prit sur lui de les sauver, de réussir à les sortir de Drancy. Toute l’attention d’Orengo est d’essayer de comprendre comment Drieu s’y prit, car la presse de l’époque et ses biographes ont toujours fait face à un flou sur l’affaire. Il n’y arrive pas et son essai explique pourquoi certaines vérités sont impossibles à atteindre dans le fatras de situations telle l’Occupation de la France par un pays ennemi qui n’envisageait rien de moins que de dominer l’Europe.
Il semble que Drieu aurait menacé les forces d’occupation de ne plus écrire dans la presse collabo, ce dont Orengo doute. Il croit le contraire quand il écrit : « Ce qui est sûr, c’est que pour y parvenir, il fallait être compromis et se compromettre encore plus avec ceux capables d’en donner l’ordre et de le maintenir. »
Il ne s’agissait pas seulement, pour Drieu, de faire libérer Colette et ses fils, mais qu’ils ne soient plus inquiétés par la suite par aucune instance nazie. Orengo ne peut qu’envisager comment un collabo notable pouvait convaincre l’autorité allemande à laisser filer des Juifs, quels qu’ils soient, à les libérer du filet et du programme d’extermination raciale. « Il faut imaginer les mots ou des tournures de mots peut-être sales, écrit Orengo, car le contexte l’est. Pas des injures, mais des sous-entendus. Des formules de politesse au début, et puis après? »
Drieu joua certainement de finesse, comme la romancière Colette qui fit sortir son mari juif de Drancy, comme Maurice Chevalier qui en fit autant pour sa maîtresse Nita Raya…
Colette et ses fils furent libérés le 25 mai 1943 et ne furent plus inquiétés.
Il se trouve que Drieu, en 1943, démissionna de la direction de la NRF, joua un peu le profil bas, s’intéressa aux spiritualités orientales, écrivit moins dans la presse collabo et, à la Libération, il refusera l’exil ou les cachettes que des amis, dont Malraux, lui proposèrent. Colette Jéramec se préoccupa de lui, le logea, puis le 16 mars 1945, il se suicida.
Depuis Drancy, Colette avait réussi à faire parvenir une lettre de détresse à Drieu. Orengo cite la réponse que Drieu lui envoya : « Mais non Colette je ne vous abandonnerai pas. Vous sentirez cela peu à peu que c’est impossible. C’est moi qui vous demande de me garder, de veiller sur moi, de me protéger… »
Photo : © Robert Boisselle






