Tout lire sur: Revue Les Libraires
Source du texte: Lecture

« Si tu diffères de moi, mon frère,
loin de me léser, tu m’enrichis. »
– Antoine de Saint-Exupéry, Citadelle
Au printemps 2013, la France était marquée par une très forte mobilisation contre le « mariage pour tous », pour les personnes du même sexe. C’était la « Manif pour tous », pas pantoute pour tous. Des millions de protestataires — y compris de bons catholiques et de vrais nazis — ont participé à d’immenses manifestations, dont certaines se terminant par des affrontements entre skinheads identitaires et la police.
J’étais alors en France pour quelques mois, pour y mener des recherches sur l’antiféminisme, avec la sociologue Mélissa Blais (aussi ma conjointe depuis maintenant plus de vingt ans). On a pu assister à quelques reprises à l’arrivée de ces milliers de contestataires, dans des gares de Paris. Parmi leurs slogans, « On ne ment pas aux enfants » nous semblait pour le moins curieux. Pas de mensonges dans les familles hétéros, vraiment? Preuve de la vivacité de la vie intellectuelle en France, on a aussi vu ce slogan sur un mur de Paris : « Pas de théorie du genre dans mon quartier! »
Ce qui m’a le plus surpris dans cette mobilisation, outre le fait que la fameuse France « laïque » compte encore une Église catholique capable de mobiliser des fidèles par dizaines de milliers, c’est cette brutale intolérance contre les personnes homosexuelles voulant tout simplement se marier, pour vivre comme des hétéros, et même pouvoir divorcer. On est bien loin du radicalisme anticonformiste de Queer Nation des années 1990, qui refusait la normalisation et se moquait d’avoir « les mêmes droits » que les hétéros, dont se marier ou être militaire.
Personne dans la « Manif pour tous » ne semblait remarquer que les mariages homos n’enlèvent strictement rien aux hétéros, à moins de croire qu’il y a un nombre limité de mariages disponibles en France, et que les homos grugeraient ce stock limité. Mais non, les mariages « pour tous » n’en enlèvent pas aux hétéros.
Cette expérience troublante ne m’avait pas immunisé pour autant contre le découragement ressenti lors d’une enquête menée en partenariat avec la Fédération autonome de l’enseignement (FAE) en 2024 et en 2025, et qui m’a fourni la matière pour le livre L’école, champ de bataille : Misogynie, homophobie et transphobie (Lux, 2026). Des membres du corps enseignant et des élèves nous rapportaient que des élèves souhaitent ouvertement en classe la mort ou la disparition de leurs camarades homos ou trans, quand ils ne les harcèlent pas individuellement ou collectivement. Des groupes de dix ou quinze élèves se massent devant le local où le comité d’élèves de la diversité ou solidaires tient ses rencontres un midi par semaine, pour les insulter et les menacer. Des élèves arrachent et brûlent le drapeau arc-en-ciel de l’école en plein jour, devant des dizaines d’autres élèves qui sautent et crient de joie. Cela se passe dans des dizaines d’écoles publiques du Québec.
Là encore, cette intolérance est pour le moins bizarre, puisque les jeunes haineux ne perdent rien, concrètement, à ce que leurs camarades de la diversité se réunissent ensemble sur l’heure du midi, ou à ce que flotte sur le mât de l’école le drapeau arc-en-ciel.
On connaît bien des livres qui rappellent l’importance morale, sociale et culturelle de la diversité et de l’altérité, comme ceux des philosophes Charles Taylor ou Emmanuel Levinas, pour ne nommer que ceux-là. Selon leur enseignement, s’ouvrir à la diversité accroît d’autant notre expérience humaine et notre entendement à la réalité humaine, ou devrais-je dire aux réalités humaines. C’est un excellent vaccin contre les idées reçues sur les autres, mais aussi sur nous-mêmes. S’ouvrir au féminisme — pour les hommes — et à la diversité sexuelle et de genre nous prémunit — en partie — contre les faussetés du fameux « gros bon sens » au sujet des hommes et des femmes, du sexe et des genres, etc.
Or pour plusieurs, le semblable et l’habituel — le « normal » — ne sont pas seulement confortables, mais ils rassurent et paraissent être ce qu’il y a de mieux pour soi et ses proches. C’est la définition même du conservatisme, une posture qui évoque la « prudence » pour justifier que rien ne bouge, et pour exiger que le progrès marque une pause, car il nous rend « mal à l’aise » ou même… haineux.
Dans cette logique, le plus petit changement ou la plus petite différence est déjà une menace, et provoque la colère. Une première femme dans un milieu d’hommes, un simple film sur une personne trans, une famille haïtienne qui déménage sur « notre » rue, une musulmane qui porte le hidjab sur une photo promotionnelle, c’est déjà trop, c’est une invasion, c’est même une domination exercée sur la « majorité » et sur les « hommes blancs hétéros » (même si nous sommes une minorité d’environ 30 % de la population).
La féministe queer Sara Ahmed a bien montré qu’une émotion peut en cacher une autre, et que la haine raciste va souvent de pair avec l’amour de soi, du « nous ». Virginia Woolf avait aussi bien expliqué que le plus important est avant tout le sentiment de supériorité de l’homme qui méprise les femmes, et non le mépris lui-même.
Cette haine s’explique certes par la protection des fameux « privilèges », mot à la mode depuis quelques années qui en a remplacé un autre, pourtant très important : « pouvoir ». Ne parler que de « privilèges » nous fait oublier la question du pouvoir. Pouvoir quoi? Pouvoir sur qui? Pouvoir avec qui? Pouvoir imposer et s’imposer, décider pour soi et surtout pour les autres. Pouvoir les autoriser ou non à faire ceci ou cela, à être ou ne pas être. Pouvoir avec nos semblables, nos frères, car on est plus puissants ensemble, en fraternité, en boys club, comme l’a bien montré Martine Delvaux.
Aux États-Unis, le propagandiste Nick Fuentes a participé au rassemblement Unite the Right à Charlottesville en 2017 et à l’émeute du Capitole en 2021, puis a lancé sur les médias sociaux après la deuxième victoire de Donald Trump, en référence aux femmes : « Votre corps, mon choix. Pour toujours. » Il a aussi avancé que si on se débarrassait des Juifs, si les femmes « fermaient leur gueule » et si tous les Noirs étaient en prison, « nous vivrions au Paradis ».
La haine de la différence n’est pas une simple émotion.
C’est un projet politique.
Francis Dupuis-Déri
Francis Dupuis-Déri a été libraire cinq ans au Fureteur (Saint-Lambert) avant d’être professeur de science politique à l’UQAM. Il a signé plusieurs livres, dont Démocratie : Histoire politique d’un mot (Lux, 2013), L’anarchie expliquée à mon père (Lux, 2018), avec Thomas Déri, La crise de la masculinité : Autopsie d’un mythe tenace (Remue-ménage, 2e éd., 2026) et une bande dessinée, avec Emanuelle Dufour, Quand les jeunes se révoltaient (Écosociété, 2025), qui se présente comme un (faux) manuel d’histoire sur l’histoire de la démocratie et celle des grèves d’élèves. Ses livres ont été traduits en une dizaine de langues. Il codirige le Chantier sur l’antiféminisme, avec la sociologue Mélissa Blais.
Photo : © Guillaume Lamy






