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Alors que les jours raccourcissent, que l’obscurité gagne du terrain sur la lumière et que le mois des morts est à nos portes, voici six bandes dessinées qui vous fileront quelques frissons.
Frankenstein
Après Cauchemar dans la rue (Casterman, 2013) et Le joueur d’échecs (Casterman, 2017), respectivement adaptés des œuvres de Robin Cook et de Stefan Zweig, David Sala se mesure à Frankenstein (Casterman), chef-d’œuvre de la littérature gothique. Le sous-titre « d’après Mary Shelley » prend ici tout son sens : loin de se contenter d’illustrer le roman, il s’en empare avec audace et prend d’importantes libertés avec le scénario original. Il choisit notamment d’accentuer la place de la créature et la profonde humanité que lui prêtait déjà Shelley, allant jusqu’à imaginer un personnage féminin qui lui témoigne de la bienveillance. Mais c’est surtout par le dessin que le bédéiste affirme son parti pris. D’une incandescente beauté, ses couleurs à la gouache et ses compositions richement ornementées évoquent certaines toiles de Gustav Klimt. Ce déploiement de splendeur tranche puissamment avec l’horreur du récit : là où les personnages ne voient qu’un monstre, le repreneur nous oblige à regarder autrement. En conférant grâce et beauté au personnage principal, il déplace la question de la monstruosité de la créature vers son créateur. De cette tragédie, l’artiste tire une œuvre actuelle, violente et magnifique, où la peur de l’autre et le refus de la différence trouvent une résonance particulièrement troublante.
Surnaturel
Forte du succès de son premier livre, Parfois les lacs brûlent (Front Froid, 2022), et des nombreuses récompenses qu’il lui a values — dont le Prix des libraires en 2023 —, Geneviève Bigué revient à la charge avec Pointe-Obscure : N’ouvrir sous aucun prétexte (Front Froid). Des jumeaux adolescents sont contraints de quitter la Vieille Capitale pour s’installer à Pointe-Obscure, un village côtier qui se targue d’être « le plus hanté du Québec ». Parade d’âmes, interdiction formelle de sortir la nuit du solstice d’hiver, possessions et créatures fantomatiques rôdant dans les parages peuplent désormais leur quotidien. À cela s’ajoute leur obsession pour un livre gardé sous clé, qui renfermerait le terrible secret de la bourgade et ne doit, comme l’annonce le titre, être ouvert sous aucun prétexte. Prépublié en partie dans le magazine Curium, l’album permet à l’autrice d’unir et de relier les différentes saynètes, tissant une étonnante courtepointe dramaturgique qui suscite sueurs froides et pincements au cœur.
Paranormal
Maître incontesté de l’horreur, le mangaka Junji Ito s’aventure sur le terrain de l’autofiction humoristico-horrifique avec l’étonnant Le journal des chats (Delcourt). Dénuée de pupilles sous le crayon de son conjoint — ce qui lui confère une aura quelque peu sinistre —, l’amoureuse de l’auteur emménage dans leur nouvelle maison avec Yon, un chat blanc dont les taches dessinent sur son dos une inquiétante tête de fantôme. Comble de malheur pour Ito : elle souhaite bientôt en adopter un second. Avec leurs comportements étranges, les deux bêtes exercent rapidement sur le mangaka une fascination malsaine, tandis que celui-ci tente désespérément de gagner leur affection. Ito détourne avec un plaisir manifeste les mécanismes de l’horreur qui ont fait sa renommée : expressions terrifiées, cadrages inquiétants et montées de tension transforment les comportements les plus anodins de ses félins en manifestations paranormales. Le décalage entre la gravité du traitement et la banalité des situations fait mouche et donne lieu à une lecture aussi grinçante que déroutante. À ne surtout pas lire un vendredi 13 sous une échelle…
Occultisme
Vingt ans. C’est le temps qu’aura mis Joann Sfar pour renouer avec Professeur Bell, son enquêteur occultiste d’origine écossaise, laissé en plan aux prises avec un cruel sortilège : celui d’être emprisonné dans le corps d’un enfant de 10 ans. Ironie du sort, celui qui souhaite retrouver au plus vite sa taille d’adulte se voit plongé dans l’univers de Peter Pan et utilisé comme appât pour déjouer un trafic d’enfants orchestré par son ennemi juré, Adam Worth. Armé de son sale caractère et d’un Webley-Fosbery Automatic, Bell peut également compter sur l’aide inestimable de son majordome Ossour et du fantôme Eliphas pour triompher de ce cauchemardesque complot surnaturel. Aux illustrations, les repreneurs Étienne Le Roux et Jérôme Brizard font preuve d’une verve digne de celle d’Hervé Tanquerelle, tandis que Sfar livre, avec Les enfants perdus (Delcourt), le chapitre le plus effroyable de la série. Des retrouvailles inespérées.
Vampire
Avec Gunnar le vampire (Dupuis), Nicolas Dumontheuil imagine un suceur de sang sept-centenaire doublé d’un humaniste hors norme. Installé dans un château au cœur d’un petit village de Bourgogne au tournant du XXe siècle, le dandy s’adonne à la haute couture en compagnie de son amoureuse — vieillissante et mortelle —, arrivée au faîte de son existence. Grâce à l’ingestion de pépites de charbon, qui lui permet de se balader en plein jour, il s’est acquis le respect des villageois, qui le considèrent comme leur bienfaiteur. L’arrivée de sa sanguinolente sœur jumelle vient bousculer l’ordre établi. À l’instar de Daniel Pennac avec sa saga Malaussène, Dumontheuil compose une galerie de personnages aussi savoureux qu’attachants et insuffle un souffle tonitruant à cette chronique campagnarde où se côtoient tragédie, comédie et gore. Le tout est porté par un dessin d’une irrésistible sensualité, dont la générosité embrasse parfaitement les excès de cette fable. On lui pardonne plus volontiers une finale qui nous laisse quelque peu sur notre appétit.
Zombies
De la kyrielle de fictions de morts-vivants peuplant la culture populaire, Tout ce qui meurt & agonise (Urban comics) remporte sans l’ombre d’un doute la palme de la tristesse. Seul survivant de l’apocalypse à ne pas être affecté par le mystérieux virus, un agriculteur choisit de continuer à vivre au sein de sa communauté rurale. Il nourrit les habitants devenus zombies, parmi lesquels son mari et leur fille adoptive, faisant de ces morts-vivants repus des êtres étonnamment pacifiques. L’arrivée d’un groupe de chasseurs de zombies vient cependant compromettre cette fragile paix. Le dessin photoréaliste et les contrastes chromatiques entre un passé lumineux et un présent effroyable confèrent à l’ensemble une gravité poignante. Derrière l’horreur et les chairs putréfiées se dessine une bouleversante histoire d’amour, de deuil et d’attachement à ceux qui ne sont plus tout à fait là. Préparez vos mouchoirs.
Photo : © Tzara Maud






