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L’exercice de la lecture ne coulait pas de source pour le jeune Paul Piché, procédant d’un certain labeur. Il bute, s’enfarge dans les mots, ce qui le tient loin des livres pendant toute son enfance. À 17 ans, tombant sur le roman Pieds nus dans l’aube de Félix Leclerc, il se réconcilie avec ce qui est depuis une source conséquente d’inspiration, un antre où déposer son bagage, où recueillir de nouvelles influences, diverses mouvances. La tendre sauvagerie de Félix, son attachement au territoire, lui enjoint de réfléchir et de ressentir à partir du cœur battant des choses. « Nous sommes tous nés, frères et sœurs, dans une longue maison de bois à trois étages, une maison bossue et cuite comme un pain de ménage, chaude en dedans et propre comme de la mie. » Tout de suite, l’image d’un clan tissé serré apparaît, avec ses habitudes, son caractère, ses aventures. Y réside un peu de nos histoires.
Simone de Beauvoir, à commencer par sa série d’ouvrages autobiographiques s’ouvrant avec Mémoires d’une jeune fille rangée, exerce une ascendance cruciale sur le parcours du chanteur, modifiant le regard qu’il pose sur le monde et les rapports hommes-femmes. Il y repère, à même les idées et les apprentissages de l’écrivaine, une façon d’appréhender les jours et d’en tenter l’expérience avec une lucidité d’esprit et une conviction affirmée qui l’accompagnent en filigrane dans tout ce qu’il embrasse.
Romain Gary grave un sillon majeur dans la bibliographie de Piché avec La promesse de l’aube, une œuvre sidérante par son amour infini relatant l’admiration d’une mère pour son fils. La trilogie Le goût du bonheur de Marie Laberge l’enchante pour ses aspects personnel, historique et social du Québec. Parlant de récit d’époque, Le roman de Julie Papineau de Micheline Lachance l’interpelle aussi pour la vision singulière venant d’une figure ayant vécu dans l’ombre du célèbre Patriote Louis-Joseph Papineau. Atuk, elle et nous de Michel Jean le ressource par le sentiment profond unissant l’auteur à sa grand-mère et par la question identitaire.
À fleur de peau
Archéologue de formation, l’artiste a beaucoup apprécié les deux tomes de Le geste et la parole d’André Leroi-Gourhan, œuvre phare dans le domaine. L’évolution des sociétés par les sciences humaines le fascine; entrevoir différents horizons par l’intermédiaire de l’affect l’intéresse tout autant. « Quand l’auteur arrive à accepter sa vérité et à la nommer, on s’identifie à ça », précise-t-il. C’est cette vérité à laquelle il accède avec Un ange cornu avec des ailes de tôle, où Michel Tremblay se remémore sa découverte de la littérature, qui lui fait vivre moult émois et nous confie ainsi l’ivresse que lui procure sa curiosité insatiable à dénicher chez les écrivaines et chez les écrivains des vies à éprouver.
Être proche de la vulnérabilité apparaît sans conteste un paradigme déterminant pour conquérir la sensibilité de Paul Piché, ce qu’a su faire Une joie sans remède de Mélissa Grégoire. « Ça m’a vraiment touché. On joue tous un peu un jeu pour être en société. Elle, c’est transparence totale et c’est ça qui est magique, c’est émouvant. C’est un bijou, c’est sûr », affirme-t-il. Dans ce roman, Marie donne des cours de littérature, mais ne possède plus trop la passion du métier. Désolée par le peu d’intérêt que les étudiants et étudiantes manifestent, elle se consume peu à peu en périphérie de l’existence, incapable de participer pleinement à ce qui l’entoure. « Le monde parle trop. Le monde m’étouffe. » Cette sincérité au centre des livres, le chanteur la recherche puisque c’est à sa source qu’il se recueille et engendre ses propres créations.
Les points de vue uniques ont également l’heur de plaire au chanteur qui par exemple remarque chez un Dany Laferrière dans Petit traité sur le racisme la complexité des idées reçues, leur tenace persistance, leur totale absurdité souvent. « Je voudrais remettre de la chair et de la douleur dans cette tragédie qu’est le racisme. » Si on naît toutes et tous égaux, on n’a pas toutes et tous les mêmes avantages; s’en souvenir est essentiel.
Ces temps-ci, la publication du livre Paul Piché : Tout au long de l’escalier revient sur le chemin parcouru. « Ce n’est pas une biographie en tant que telle. C’est plus par rapport à ce qui dans ma vie m’a influencé pour m’amener à former et à définir l’artiste que je suis devenu », explique Paul Piché. Accompagné de seize pages de photos, ce portrait du chanteur se termine par une entrevue étoffée évoquant l’essence de ses valeurs et de sa vision. Pour lui, le talent est certes notable, mais les circonstances favorables le sont encore plus. Que les astres soient alignés pour faciliter les conjonctures compte pour beaucoup. « Les rencontres, toutes sortes de hasards, ce qu’on appelle en anglais le timing, c’est extrêmement important », exprime le chanteur, qui considère avoir bénéficié d’une grande part de chance. « On n’est rien sans les autres, peu importe ce qu’on fait dans la vie. » Robert Léger, Guy Brouillard et d’autres ont été là au bon moment pour propulser l’artiste sur les ondes et sur la scène, faisant de lui l’égérie de toute une génération.
Les braises de l’art
Paul Piché est présentement en période d’écriture, ce qui l’éloigne des livres, ayant besoin de se concentrer exclusivement sur ses projets. Il ne nie pas cependant avoir très hâte de s’emparer du plus récent titre de Jean-François Lisée, Lévesque/Trudeau : Leur Révolution tranquille, notre histoire. Il a un faible pour tout ce qui a trait à l’engagement social et ne s’en cache pas. Il se rappelle avec plaisir des essais de Réjean Bergeron et du livre Le Québec et l’usure philosophique des nations et des hommes de Roger et Jean-François Payette, qui s’attarde sur l’autonomie et l’autodétermination de l’individu, et plus largement d’un peuple. Et il est sans voix lorsque vient le temps de décrire l’apport inestimable des mots de Gilles Vigneault. « Je me sens juste privilégié d’être son contemporain », déclare-t-il.
À travers la langue, notre invité trouve des échos, en particulier lorsqu’elle crée des liens. Ce qui le bouleverse au plus haut point reste la solidarité humaine, qui dénoue les fils de l’espoir et lui permet d’écrire encore aujourd’hui. « Je ne suis pas en soi un chanteur engagé. Je ne compose pas en me disant que je vais vraiment réussir à régler une cause. Je pense vraiment juste à nommer mes émotions », affirme Paul Piché. C’est de cette façon, croit-il, que les gens se sentent concernés, de l’embrasement provoqué par la complicité des résonances. Que ce soit à l’écoute d’une chanson ou à la lecture d’un livre, le charme et les révolutions s’opèrent quand soi et l’autre se reconnaissent comme le même.
Photo : © Média QMI






