Image

La rentrée littéraire 2026 : Essai

 

Tout lire sur: Revue Les Libraires

Source du texte: Lecture

S’il est aisé de sombrer dans un pessimisme chronique et une cruelle ironie lorsqu’on s’attarde aux nouvelles locales et internationales, il est salvateur de se tourner vers les livres afin d’y puiser inspiration et pistes de réflexion. Les auteurs et les autrices d’essais forment un terreau de solutions, d’idées en construction et de saines remises en question. Ils et elles sondent l’avenir de la communauté, avec leur point de vue, leurs observations, et leur manière d’appréhender la suite. Et c’est grâce à ces personnes qui s’investissent qu’on peut croire et espérer mieux de notre quotidien comme du futur.

La rentrée littéraire 2026 : Littérature québécoise

S’endurer : Réflexion sur une ville à réhumaniser
Marc-André Carignan et Audrey-Frédérique Lavoie (Éditions La Presse)
Espérant favoriser une saine relation entre concitoyens et concitoyennes, les deux auteurs cherchent à contrer l’impatience et la colère latentes qui se profilent désormais plus régulièrement dans nos échanges avec les autres. Ils nous exhortent à la compréhension et à l’échange, et surtout à l’implication communautaire. Car nous sommes tous et toutes responsables de notre environnement immédiat, et ça inclut les personnes qui y vivent. Spécialiste en architecture et en design urbain, Marc-André Carignan travaille à rattacher les fils de la communication entre les gens, tandis qu’Audrey-Frédérique Lavoie veille aux politiques publiques, à la cohabitation et à la transition climatique. Un duo qui nous incite à plus de civisme entre nous, de façon à avancer ensemble vers des interactions plus harmonieuses.

Divas
Martine Delvaux (Héliotrope)
C’est après avoir été secouée à l’écoute de la voix si riche de Nina Simone chantant Ne me quitte pas que Martine Delvaux s’est sentie interpellée et qu’elle s’est mise à se pencher sur les divas. D’abord le terme, péjoratif, qui réduit aux caprices et lubies d’une femme alors que pour se faire entendre, les artistes féminines ont dû faire bien plus que chanter haut et fort. Évoquant Maria Callas, Madonna, Céline Dion jusqu’à Rosalía, elle croise les destins de ces femmes aux tonalités divines, certes, mais qu’on a souvent voulu faire taire, parce qu’elles dérangent et bousculent; en se tenant debout, elles ont bravé des interdits. L’autrice nous invite à écouter différemment ces voix sublimes et à reconnaître la puissance de ces femmes qui ont osé se faire entendre.

Nouvelle garde : Le temps du sport féminin
Florence-Agathe Dubé-Moreau (Remue-ménage)
Depuis qu’elle a publié son premier livre, Hors jeu, Florence-Agathe Dubé-Moreau a vu le sport féminin émerger et toucher des sommets inégalés en records d’audience, que ce soit dans les stades ou dans le temps que lui accordent les médias. C’est une petite révolution, possible grâce, notamment, à la Victoire, aux Roses et à toutes ces femmes qui se sont surpassées. Alors que les regards qu’on porte sur le sport féminin évoluent enfin, l’autrice pense à la manière de le faire grandir encore plus, mais surtout mieux, dans l’intention d’éviter les dérapages que l’on remarque dans la sphère du sport masculin. Un essai qui surgit au bon moment, et qui nous permet d’espérer le sport plus juste et sain. En librairie le 13 octobre

Le silence des néons : Réflexions à voix basse
Jean-Philippe Pleau (Lux)
Après la fulgurance de Rue Duplessis, on retrouve la plume heureuse de Jean-Philippe Pleau avec ses intuitions sensibles. Rien n’est plus apaisant que de se laisser bercer par la lecture de textes qui nous font certes réfléchir, mais qui nous encouragent, surtout à sortir du cadre, sans nécessairement nous confronter; du moins, nous surprendre par la justesse des chemins empruntés. Jean-Philippe Pleau nous raconte ses digressions, qui n’en sont pas, telles des pensées libérées, mûries à l’aulne de la sociologie et de la philosophie. On découvre ses éditos revisités, rehaussés d’un brin d’humour et d’une fine analyse du monde qui nous entoure.

Les filles et les monstres
Elizabeth Lemay (Boréal)
Elizabeth Lemay, qui a remporté en 2025 le prix littéraire Janette-Bertrand pour L’été de la colère, nous revient ces jours-ci avec un essai à la fois plus intime et universel. Profondément actuels, toujours judicieux et parfois choquants, les sept textes qui composent l’ouvrage traduisent la volonté de l’autrice de s’émanciper des archétypes d’une société qui cherche à galvauder les identités. Elle s’y livre avec générosité et une parole dégourdie, bouscule les a priori avec cette impudeur qu’elle incarne la tête haute. Introspective, elle affiche son féminisme et sa sexualité décomplexée comme de purs produits du groupe social qui l’a façonnée et nous invite, par le fait même, à nous questionner sur nos propres biais.

S’écouter, se parler

La correspondance bienveillante entre Yara El-Ghadban et Rodney Saint-Éloi se poursuit dans Les fascistes n’ont jamais compté les étoiles (Mémoire d’encrier), offrant un espace où ces deux personnes originaires de pays en crise, soit la Palestine et Haïti, peuvent exprimer leur désarroi, leur colère, mais surtout leurs souvenirs et leurs espoirs. Ensemble, ils cartographient le fascisme et ses cruels chemins tout en relatant des manifestations de solidarité et de mouvements sociaux qui traversent les contrées et les murs. Une lecture sans complaisance, lucide et évocatrice. C’est en enfourchant son vélo que Pascale Dufour est allée à la rencontre de jeunes issus de la première génération nés sans l’ombre du Rideau de fer. En empruntant la route qui le longeait, elle a recueilli vingt-huit témoignages de jeunes communistes qui racontent leur militantisme, leurs aspirations et leur réalité, qu’elle a rassemblés dans Jeunes et communistes (Écosociété). C’est sous le signe d’une délicieuse ironie et d’un souffle irrévérencieux qu’Anne Archet suggère chez Lux La non-existence merveilleuse : Autres aphorismes de la vie dans les ruines. Elle nous prie de nous gausser de la vie et de ses travers grâce à ses traits d’esprit teintés d’un anarchisme malicieux.

Le journalisme à l’ère de la désinformation

François Cardinal, à la tête de la salle de rédaction de La Presse, publie un essai sur le rôle du journalisme d’aujourd’hui avec La vérité n’a pas de camp (Éditions La Presse). Il s’inquiète de la pression des oligarques comme des grandes puissances qui cherchent à influencer le travail des journalistes. S’immisçant de plus en plus dans l’actualité, la désinformation ne se soucie pas de la vérité, mais plutôt de son pouvoir d’attraction. Selon le journaliste, c’est toute la démocratie qui est mise en danger et il est primordial pour le public de comprendre les divers mécanismes en jeu pour conserver une vue éclairée sur les événements. C’est davantage l’histoire du journalisme que Florian Sauvageau nous soumet avec Ce que j’ai appris du journalisme (Somme toute/Le Devoir), une synthèse étoffée de l’évolution du métier depuis la Révolution tranquille jusqu’à la révolution numérique. Grâce à sa grande expérience dans le domaine, il éclaire le chemin parcouru et maintient les standards du journalisme tel qu’il l’a enseigné. Si Danse avec la mort (Leméac), de Jean-Michel Leprince, porte sur le Mexique plutôt que sur son auteur, le travail du journaliste de terrain aguerri lui confère une crédibilité indéniable, lui qui a sillonné les Amériques tout au long de sa carrière. Sans conteste, ses textes allumeront notre lanterne sur les enjeux actuels de cette nation prise en étau entre les cartels et les États-Unis.

Regards sur la planète et ses enjeux

Dans Planète plastique (Écosociété), le journaliste Rémy Bourdillon relate la place prépondérante que le plastique a prise depuis plus de cinquante ans. S’il est pratique et peu coûteux à produire, il en est tout autrement lorsque vient le temps de mettre un terme à son utilité. L’auteur a suivi la piste de cette matière et a pu constater les impacts de sa pollution, à tous les niveaux. Analysant les politiques trompeuses qui ne souffrent d’aucune réduction de sa production, l’auteur nous enjoint de revoir nos priorités et d’en diminuer notre utilisation. C’est de surconsommation qu’Amélie Côté nous entretient dans Remettre les objets à leur place (Atelier 10), dans lequel elle évoque le faux sentiment de sécurité que nous procurent les objets qui nous encerclent. Elle médite sur la manière dont on a appris à s’encombrer autant que sur la façon de réussir à se départir du surplus. À cogiter, donc, en guettant autour de soi ce qui déborde. Développer sa conscience environnementale, c’est aussi et surtout apprécier la nature qui se déploie à proximité de nous. C’est ce à quoi nous convie Louis Lefebvre avec La perfection du colibri (Boréal), un essai scientifique qui fait un parallèle entre l’exquise façon de vivre des colibris et leur apparente stabilité et nous, pauvres humains angoissés, perclus de tourments et incapables de nous gouverner. Comme dans son précédent essai, Têtes de linotte?, il s’intéresse à l’éthologie de la faune ailée et révèle des faits étonnants sur l’espèce.

Féminisme(s)

C’est à la demande du comité des femmes du cercle des ex-parlementaires de l’Assemblée nationale qu’Alexandre Dumas explore la place des femmes dans le paysage politique. Dans L’exode politique des femmes (Somme toute), il explique sa démarche et établit, à l’aide des témoignages recueillis, que la branche politique est encore gérée par des hommes, pour des hommes et que les femmes ne parviennent pas à exercer leur plein potentiel, notamment à cause du sexisme et des contraintes familiales. Anne-Sophie Gravel a analysé trois séries télé populaires, soit La servante écarlate, Petits secrets, grands mensonges et Outlander, sous l’angle féministe. Elle dévoile le résultat de ses recherches dans La télévision à l’ère #MeToo (Québec Amérique). Dans Comment parler des filles que j’ai été (Triptyque), Myriam Côté étudie les recoins sombres du sexisme ordinaire qu’on laisse couler, devenant ainsi, entre femmes, complices du silence. À l’aide de la littérature, elle met la lumière sur les traumatismes familiaux liés aux violences sexuelles.

Essais autochtones

Chez Hannenorak, soulignons la parution d’un titre dans la collection « Harangues », Identités et L’histoire de mon nom, d’Alexis Wawanoloath, dans lequel il raconte l’origine de son nom et rend hommage à sa mère, l’artiste Christine Sioui-Wawanoloath. Il expose également les nuances entre l’identité constitutionnelle autochtone et l’identité individuelle. Le premier titre de la collection « Avenirs », chez le même éditeur, nous est offert par Robert Falcon Ouellette, avec Frontières et traces. À travers ses chroniques, il fait part de ses considérations sur les multiples enjeux politiques tout en livrant ses vœux pour l’avenir. Dans The Highway of Tears : Enquête sur un féminicide canadien (zOleVara), la journaliste canadienne Jessica McDiarmid témoigne des traumatismes des familles des nombreuses femmes autochtones disparues ou assassinées le long de la « Highway of Tears », en Colombie-Britannique. Elle rapporte l’indifférence des autorités et le manque de sécurité tout en honorant les efforts concertés des familles de victimes à rétablir la justice.

De la transhumance

Travail essentiel, travailleurs jetables : Migrations, capitalisme et classes sociales (Écosociété) de Mostafa Henaway est le résultat d’un long et profond examen sur la réalité des travailleurs migrants et de la fabrication d’un système d’exploitation de la précarité dans le but de nourrir le néolibéralisme et le capitalisme ambiants. Il remet en doute les frontières ainsi que le contrôle des mouvements des travailleurs tout en s’interrogeant sur nos programmes de travailleurs temporaires. L’auteur propose d’un même élan un angle critique dans les coulisses des grandes bannières, qui créent des emplois peu rémunérés. Un ouvrage percutant et intelligent, dans une époque où l’autre est un ennemi potentiel. Zeinab Diab expose, dans Au nom de la laïcité (Remue-ménage), les conséquences insidieuses de la Loi sur la laïcité de l’État (loi 21), particulièrement sur les femmes musulmanes. Ainsi marginalisées, elles ne peuvent s’émanciper ni participer à la vie en société; c’est à une mort sociale qu’on les condamne. A contrario, Mon Québec inclusif (Somme toute), un collectif dirigé par Michel Dorais et Radjoul Mouhamadou, s’ouvre à l’altérité et accueille ceux et celles qui viennent d’arriver. Avec notamment les plumes de Mélikah Abdelmoumen, Alexandre Dumas, Pascale Navarro et Maïka Sondarjee, on peut supposer que la clairvoyance sera au rendez-vous!

Enjeux sociaux, identitaires et économiques

Les auteurs du collectif dirigé par Robert Bernier et Stéphane Paquin, Les nouveaux défis de l’État québécois (Druide), ont utilisé les données d’un sondage majeur fait auprès des citoyens et citoyennes à dessein d’en extirper l’essentiel. En résulte un ouvrage qui donne l’état des lieux et présente des solutions aux décideurs. Dans Révolution silencieuse (Boréal), Jocelyn Létourneau soutient que les Québécois et Québécoises sont parvenus à se créer une autre identité, sans tambour ni trompette, terminant ainsi la décolonisation pour débuter une ère davantage axée sur l’interdépendance, assumant leur unicité. David Robichaud et Patrick Turmel défendent, dans La fable des gagnants (Lux), que les impôts constituent un important fondement démocratique. Souhaitant modifier l’idée même qu’on se fait de l’accès à la richesse et du travail accompli pour l’atteindre, les auteurs veulent convaincre leurs concitoyens et concitoyennes de la pertinence de payer des impôts, privilégiant ainsi une société libre et égalitaire.

L’école mise au ban

Avec Pour en finir avec l’école à trois vitesses (Québec Amérique), Anne-Marie Boucher désire pousser le thème de la concurrence entre les écoles publiques et privées, ainsi que la prédominance d’une certaine élite au sein des programmes pédagogiques particuliers. En nommant les travers de cette structure qui occasionnent de plus en plus d’injustices, l’autrice ambitionne de revenir à une éducation inclusive et équilibrée. Avec L’école, champ de bataille : Misogynie, homophobie, transphobie (Lux), Francis Dupuis-Déri témoigne de la hausse marquée des gestes haineux dans les écoles. Comment expliquer que les tensions sociales se reflètent si intensément? Surtout, comment désamorcer le potentiel volcanique qui mijote? Parallèlement, l’auteur voit son ouvrage La crise de la masculinité (Remue-ménage) refaire surface dans une édition revue et augmentée, preuve que le sujet n’est pas clos.

Palmarès des livres au Québec