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Apparition naturelle

Source : Le Devoir

Il m’aura fallu six décennies et quelques propulsions du mollet pour en voir enfin, mais ils étaient là. Ils étaient quelques-uns en fait, broutant du lichen sur le sommet chauve du mont Jacques-Cartier, en Haute-Gaspésie, dans l’air dégagé de la toundra, les bois fièrement pointés vers le ciel. Au loin, derrière eux, de larges éoliennes battaient le ciel.

Ils étaient si loin qu’il fallait vraiment se concentrer pour les voir, taches brunes aux flancs brillants sous le soleil, avançant doucement sur la crête, tellement étrangers à la hâte des hommes.

Ces caribous montagnards sont les derniers rescapés d’une espèce en voie de disparition.

Aujourd’hui, ils ne sont plus qu’une quarantaine, sur le mont Jacques-Cartier. Et encore, une fraction d’entre eux sont élevés dans un enclos aux fins de la survie des faons vers l’âge adulte. Ces bêtes font partie des trois groupes de caribous qu’on trouve au Québec : le montagnard, le forestier, qu’on trouve en hardes, notamment près de Val-d’Or, et le migrateur, qui circule dans le Grand Nord, entre autres autour de la rivière aux Feuilles.

« Cette année, une mère est morte en accouchant », raconte l’employé de la SEPAQ qui nous a accueillis, au départ pour l’ascension de la montagne. Sept caribous provenant de l’enclos ont été relâchés dans la nature cette année.

Dans le chalet du sommet du mont Jacques-Cartier, qui nous abrite de la pluie, un homme en particulier est content de les voir. Plusieurs fois par année, Louis Fradette grimpe la montagne pour apercevoir les caribous. Originaire de Matane, il a sillonné les monts Chic-Chocs avant même la création de la réserve faunique de Matane. Jeune adulte, il frayait son chemin dans la montagne en hors-piste, à travers bois. « J’ai une photo sur laquelle on peut voir une harde de 50 caribous », dit-il. Dans les années 1950, on trouvait en effet jusqu’à 750 caribous montagnards dans les Chic-Chocs. En 2002, on en dénombrait un peu plus de 150.

Aujourd’hui, à 75 ans, deux opérations aux hanches plus tard, Louis Fradette lutte pour protéger le caribou, et sa forêt. C’est l’un des initiateurs du Comité de protection des monts Chic-Chocs, qui réclame la sauvegarde de 200 kilomètres carrés supplémentaires de la réserve. Les 200 premiers kilomètres de protection ont été accordés en 2012, mais cela fait seulement 10 ans que la coupe y a été interrompue. « C’est très long » avant que les choses bougent, dit Louis Fradette.

Parce qu’une réserve faunique, m’explique-t-il, c’est une réserve forestière, c’est-à-dire que son bois est destiné à l’industrie. Dans ce contexte, des coupes complètes se dissimulent souvent derrière un étroit bandeau d’arbres laissé le long des routes.

Un jour qu’il marchait dans les Chic-Chocs avec des amis, Louis Fradette constate que le mont Jimmy-Russell a été tondu, à blanc, jusqu’à 900 mètres.

« On s’est dit : ça n’a pas d’allure, il faut faire quelque chose. »

Sa motivation, c’est la protection de la biodiversité, de l’habitat du caribou, mais aussi de celui de la grive de Bicknell, ou de l’aigle royal, qui ne se trouve que dans ces hauteurs au Québec.

Selon lui, la coupe devrait se faire exclusivement dans les vallées, où les arbres sont, de toute façon, plus vigoureux et où ils repoussent plus vite. Il faut dire aussi que c’est l’ouverture de chemins de bois dans les forêts qui trace la voie au passage des coyotes et des ours, des prédateurs du caribou qui ne pouvaient pas l’atteindre autrefois.

Pour les Autochtones, Papassik, le caribou, est le grand maître des animaux. On a longtemps cru que Papassik faisait disparaître ses troupeaux lorsque les humains lui manquaient de respect.

Le caribou du Canada est apparu sur les pièces canadiennes de 25 sous en 1937. C’est l’artiste Emanuel Hahn qui l’a dessiné sur la pièce, avec, dans une première esquisse, la constellation de la Grande Ourse en arrière-plan. À l’époque, le caribou était considéré comme emblématique de la nature canadienne et de ses grands espaces nordiques.

Sur les photos que Louis Fradette a prises des caribous aperçus sur le mont Jacques-Cartier, leur image est un peu floue, à la manière des fantômes. Sauvons ce cervidé, et sauvons aussi son habitat, avant qu’il ne devienne qu’une représentation abstraite, sur une pièce de monnaie au fond de nos poches.

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