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Dans l’univers de Michel Rabagliati

Source : Le Devoir

Il pleut à boire debout. Une vraie pluie, épaisse, qui donne envie de rentrer les épaules et de disparaître dans sa capuche d’imperméable. Sur un Post-it orange collé à la porte d’entrée, on peut lire : « Pas de sollicitation, merci ! » Le message est signé : « The Grinch ». Je souris, mais je me sens un peu mal. Parce qu’au fond, c’est exactement ce que je m’apprête à faire : de la sollicitation. Pas de la sollicitation pour vendre des fenêtres, des forfaits Internet ou des calendriers de pompiers, mais quand même. Je viens lui demander de parler de création, de ses méthodes de travail, de ses livres, mais aussi de ses peurs, de ses envies, de ses doutes. Comme si j’avais le droit d’entrer dans cette zone fragile où les dessins commencent, où les histoires prennent forme avant même qu’on sache ce qu’elles veulent dire. Les auteurs de bandes dessinées passent déjà leur vie seuls à leur table, à fabriquer des mondes assez solides pour que d’autres aient envie d’y entrer. Ensuite, les lecteurs, les journalistes, les curieux arrivent et demandent : comment vous faites ? Pourquoi cette couleur-là ? Pourquoi cet arbre-là ? Pourquoi ce silence entre deux cases ? On demande à des gens solitaires de venir expliquer leur solitude. Je finis par sonner. Michel m’ouvre avec les bras grands ouverts, en lançant : « Le voilà ! » Toute ma gêne tombe d’un coup. Il me fait visiter son atelier, puis on s’installe dans sa cuisine. J’oublie presque de sortir mon ordinateur pour prendre des notes, trop happé par la conversation. On parle de maisons d’édition, du prix rendu complètement fou des matériaux de construction, de concertos de musique classique disponibles sur YouTube. Il me montre aussi les bandes dessinées d’un auteur que je ne connais pas, Bruno Heitz. Il en parle avec tellement d’enthousiasme que, pendant quelques minutes, j’ai l’impression d’avoir raté un pan essentiel de la littérature mondiale. Il me donne envie d’acheter tous ses livres, là, tout de suite. Quand je lui demande comment il se sent après les tournées de promotion, il prend une petite respiration. Puis il me dit : « Je suis toujours fatigué. Chaque fois que je finis ce marathon-là, je me dis que c’est fini, que j’abandonne la bande dessinée pour de bon. » Il sourit en disant ça, comme quelqu’un qui sait très bien qu’il ne faut pas trop se croire soi-même dans ces moments-là. Maintenant que la promotion est derrière lui, il n’a pas vraiment de plan. Après chaque livre, il pense que ce sera son dernier. Pour l’instant, il chante dans une chorale, fait du vélo, visite des amis, pense peut-être partir trois jours à Rivière-du-Loup. On rit de notre propre manque d’élan. Il y a des gens qui décident de partir au Portugal comme s’ils allaient acheter du lait. Pour nous, même organiser une petite escapade à Rivière-du-Loup semble déjà demander une logistique de sommet international. Je finis par me rendre compte que nous avons plusieurs points en commun : casaniers, soupe au lait, saupoudrés d’une légère tendance cyclothymique pour gâcher n’importe quel party. Je nous imagine tous les deux en road trip en Chine, attablés devant des paniers de raviolis vapeur dans un petit resto perdu, à pleurer en nous ennuyant de chez nous.

Son dernier album, Y a d’la joie, vient en partie d’une envie toute simple : dessiner la ville. « Après avoir passé plusieurs années à dessiner la nature pour Rose à l’île, j’avais envie de dessiner des immeubles, de l’asphalte, des rues. » Je lui parle aussi de cette étonnante partie dans son dernier album où il décortique une partition de Bach. Il m’explique qu’il souhaitait faire ça depuis longtemps. Il vient de s’abonner à des cours de piano en ligne et fréquente régulièrement les salles de concert. Pour lui, les compositeurs sont des raconteurs d’histoires. Ils manipulent l’auditeur comme un romancier manipule son lecteur. Il a numérisé chaque mesure de la partition pour comprendre ce qui s’y passe, pour identifier les moments où Bach cherche à émouvoir, à surprendre ou à orienter notre attention. Je lui avoue que j’aime énormément les passages où il décrit les différentes espèces de pins. À mes yeux, ces pages, ce sont de petits poèmes. Il me pointe la cour arrière en me disant juste : « Y’é là ! » Dans les albums de Paul, on voit souvent des personnages pelleter, cuisiner, réparer une clôture ou faire la vaisselle. Dessiner ces gestes ordinaires est-il une manière de leur redonner une valeur ? Il hésite, puis répond qu’il est simplement un observateur. « Un monsieur », dit-il. Il n’y a pas de

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