Image

Claudie Létourneau et Olivier Laforest : Troubler la mascarade

 

Tout lire sur: Revue Les Libraires

Source du texte: Lecture

image

ÉLITE MAGIC est votre premier roman. Que représente-t-il pour vous?
Nous qui nous sommes rencontrés à la maîtrise en recherche, si on nous avait dit que notre première publication serait celle d’un roman satirique dans lequel les personnages s’initient à la sorcellerie dans un centre d’achats souterrain…

En tant qu’étudiant et étudiante universitaires, nous vivions chacun et chacune des déceptions, des angoisses, des désillusions et des remises en question, et écrire ÉLITE MAGIC nous a permis de pousser au bout l’absurde qui nous habitait. Nous avons pu jouer avec un monde qui nous semblait inhospitalier et rarement au diapason de nos valeurs; d’y ajouter un peu de magie, ça nous l’a rendu plus digérable. A posteriori, nous sommes vraiment heureux et heureuse que cette histoire marque nos débuts dans le monde littéraire.

Quelles sont les joies et les vicissitudes de travailler à quatre mains?
Quand on écrit un projet aussi déjanté qu’ÉLITE MAGIC, il peut parfois être difficile d’assumer jusqu’au bout toute sa folie. L’écriture à quatre mains permet de se rassurer mutuellement, d’être le garde-fou de l’autre, tout en pratiquant une certaine surenchère dans l’humour. Plus concrètement, la rédaction s’est transformée en jeu : tenter d’écrire une blague qui allait faire rire l’autre, intégrer de nouveaux personnages et laisser la deuxième paire de mains se débrouiller avec leur apparition, commencer un dialogue en imaginant ce que notre coauteur ou coautrice allait bien pouvoir tricoter par la suite…

Le travail à deux n’a pas été un problème dans notre cas, mais notre roman ne se serait assurément pas retrouvé sur les tablettes si nous avions été un tant soit peu possessif ou possessive de certains passages. En d’autres termes, il fallait laisser notre ego de côté, puisqu’il s’agissait d’un projet collaboratif.

Le personnage de Margot, en intégrant des études en sorcellerie, est loin de s’imaginer l’ampleur de ce qu’elle y découvrira. Il faut dire que vous n’avez pas lésiné sur les tournures rocambolesques. Jusqu’où peut aller l’imagination sans nuire à la cohérence du récit?
La question témoigne d’un certain danger nous ayant guettés jusqu’à la toute fin du processus, à savoir celui de vouloir trop en faire. La solution se trouve dans les personnages : nous avons voulu faire de Margot une sorte d’archétype de l’universitaire en quête de repères, à l’image de ce que nous pouvons vivre par moment. Selon nous, si le personnage est crédible, incarné et sincère, le monde qui l’entoure peut être légèrement désaxé sans que cela nuise à la vraisemblance.

D’ailleurs, croyez-le ou non, mais nous n’avons presque rien inventé, en ce sens que la plupart des personnages, des dialogues et des événements sont tirés de nos observations sur le terrain. Si, lors de votre lecture, vous vous dites « ici, Claudie et Olivier vont beaucoup trop loin, une vraie personne ne dirait jamais ça! », c’est probablement parce que nous avons bel et bien entendu la dinguerie en question. Pour ce qui est de la magie, il nous est arrivé de tomber sur des chapeaux de sorcière abandonnés dans Saint-Roch ou de rencontrer des personnes dont l’intellect ne pouvait que relever d’une puissance mystique quelconque; nous ne sommes donc que les traducteurs et traductrices d’un monde particulièrement surprenant.

Votre proposition de camper une doctorante en littérature dans les rets d’une vaste fumisterie, comment vous est-elle venue?
Nous pensons qu’il est sage d’écrire sur ce que nous connaissons le mieux. Or, nous baignons tous les deux dans le monde universitaire, comme Margot. Nos parcours respectifs sont donc marqués par les travers d’un univers institutionnel que nous n’avons jamais réussi à endosser complètement. Évidemment, dans le cas d’ÉLITE MAGIC, inutile de spécifier que nous caricaturons à l’extrême certaines situations; au-delà des blagues et des situations rocambolesques se cache toutefois une critique sinon sérieuse, du moins sincère des mécaniques de pouvoir. Peu importe le domaine, il y aura toujours des humains qui, intentionnellement ou non, tenteront de briser une petite partie de nous et de nos aspirations. Que ces individus se retrouvent en position de pouvoir, c’est peut-être ce qui nous a donné l’élan nécessaire pour prendre la plume.

La sorcellerie requiert des compétences particulières. L’écriture d’un livre tel que le vôtre, c’est-à-dire farci de retours retors, de folles envolées et d’une délectable fantaisie, demande quelles dispositions?
Il faut y aller all in, comme dirait Romuald, le directeur de recherche de Margot. Surtout, il est impératif d’accepter dès le départ qu’un tel roman ne puisse pas plaire à tout le monde. C’est parfait ainsi, puisque pour nous, il est essentiel de privilégier l’authenticité et la sincérité, tant dans le style que dans le propos exposé. Notre protagoniste donne son opinion sur à peu près tout; nous avons essayé que cette façon de tout mettre à mal se retrouve dans la forme subversive que peut prendre ÉLITE MAGIC™.

Photo : © Chantale Lecours 

Palmarès des livres au Québec