Source : Le Devoir
C’est la veille de Noël. Une nuit douce, comme si Montréal « ret[enait] son souffle ». Le compagnon de Martine Delvaux emballe un vinyle qu’il souhaite offrir à sa fille, I Put a Spell on You, de Nina Simone. Pendant qu’il s’applique à la tâche, il fait jouer la version numérique de l’album. Dès que la grande diva entonne sa reprise de Ne me quitte pas de Jacques Brel, l’écrivaine éclate en sanglots.
Ces larmes inexpliquées, inexplicables, et cette chanson, portée, transformée par la grande prêtresse de la soul, sont le cœur battant de Divas, nouveau récit de l’autrice de Boys club (Héliotrope, 2019), dans lequel elle rend hommage aux plus grandes voix, ainsi qu’à leur démesure, leur engagement, leur passion, leur formidable tristesse, et surtout aux chemins qu’elles ont tracés pour que toutes les femmes en aient une, voix.
« Je travaillais depuis quelques mois sur ce que je croyais être un essai sur la voix des femmes, d’abord intitulé Ta gueule, raconte l’autrice, attablée autour d’un thé, à Montréal. J’avais commencé à accumuler des fragments, tirés notamment des études qui ont été menées sur ce qu’on pense de la voix des femmes dans l’espace public, sur le rôle des femmes dans les conversations, sur le mansplaining, mais aussi sur l’appareil biologique de la voix dans un corps considéré comme féminin. Et puis, il y a eu cette chanson. C’est elle qui m’a ouvert la voie vers les divas, et l’envie de les faire vibrer ensemble. »
De l’éloge à l’insulte
Diva, n. f. Cantatrice célèbre par son talent, sa réputation. Vedette féminine du cinéma. Personne éminente dans son domaine. Célébrité, étoile, star. Personne très exigeante, capricieuse.
Un terme élogieux, devenu péjoratif au début du XIXe siècle, avec l’augmentation du nombre de sopranos dans les théâtres anglais. « Ne fais pas ta diva », ressasse-t-on aux enfants. Un terme presque exclusivement réservé aux femmes, son pendant masculin, divo, étant exclu de l’usage courant et, surtout, du domaine de l’insulte. « On a pris quelque chose qui appartenait exclusivement aux femmes, qui servait à souligner une immense qualité, une performance vocale incomparable, et on s’en sert pour voiler ce talent, le réduire. Ce mot est devenu une arme. »
Dans Divas, Martine Delvaux retourne l’arme vers le monde, rappelant que les voix des femmes détiennent les clés de la révolution, que les mises à nus, les bras ouverts, les larmes et la colère ont le potentiel de frapper — et de changer — les cœurs. De Nina Simone à Céline Dion, en passant par Maria Callas, Whitney Houston, Beyoncé, Sinead O’Connor, Madonna, Adele et Rosalía, l’écrivaine trace des liens dans les manières dont les grandes chanteuses se racontent, se mettent en abyme, entrent en communication avec celles qui les ont précédées et celles qui marchent dans leurs traces, s’approprient le terme de diva, outrepassent les rumeurs narcissiques pour faire éclater l’élan solidaire, et se renvoient ainsi la balle « comme ces étourneaux qu’on peut apercevoir à toute heure du jour, volant groupés, dans le ciel de Rome ».
Parler ou se taire ?
En dépit de sa foi inébranlable dans la voix des femmes, Martine Delvaux a douté, comme elle le fait toujours, avant de mettre au monde ce projet, l’abandonnant même pendant un long moment sur sa table de travail. « Je pense qu’inconsciemment, j’ai senti qu’il y avait quelque chose qu’il fallait qu’on entende par rapport à notre voix, pas uniquement celle des femmes, mais notre voix démocratique, que nous sommes en train de perdre collectivement. Ce livre me sert peut-être en quelque sorte de prétexte pour rappeler que si on se met à attaquer la voix des autres, on perd aussi la nôtre. Est-ce qu’on se rend compte de ce qu’on est en train de sacrifier ? »
En reprenant la formule de deux de ses récits précédents — Thelma, Louise & moi (Héliotrope, 2018) et Ça aurait pu être un film (2023) —, Martine Delvaux se rebelle également contre l’idée que la répétition altère la qualité littéraire d’un texte ; reproche que la critique lui a souvent adressé. « On accueille bien les livres d’écrivains masculins qui reprennent le même motif, alors qu’on se moque des femmes qui le font, prétextant qu’elles ressassent les mêmes histoires, qu’elles sont incapables de passer à autre chose. Or, quand on est féministe, on doit sans cesse marteler le même message pour être entendue. C’est ce que Nina Simone a fait en luttant toute sa vie pour les droits civiques aux États-Unis, portant à la fin toute la
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