Source : Le Devoir
Je marche souvent sur le bord du chemin. Sur le rang, ça me prend juste quelques minutes pour me rendre dans un minuscule quartier qui compte une seule rue. Avant d’y arriver, je passe devant un ranch. Il y a toujours quelques bœufs highland dans l’enclos. Avec leur grosse toison rousse et leur frange qui leur cache les yeux, ils ont l’air un peu comiques, un peu préhistoriques aussi. Il y a aussi deux chevaux. Des fois, ils broutent chacun de leur bord sans se regarder. D’autres fois, ils sont collés l’un sur l’autre, immobiles, comme s’ils attendaient quelque chose. Je ralentis presque toujours quand je passe devant eux. Je regarde s’ils sont au même endroit que la veille, si un des chevaux s’approche de la clôture ou si les bœufs sont couchés dans l’herbe. Ça n’a pas grand intérêt, mais ça me fait du bien. Après, je continue jusqu’au petit quartier. Je ne connais personne là-bas. Je ne m’arrête jamais. J’aime juste marcher dans cette rue-là, regarder les maisons, les jardins, les piscines hors terre, les jouets oubliés sur les pelouses. J’imagine un peu la vie des gens derrière les fenêtres. Puis, je repars chez nous en repassant devant les bœufs et les chevaux, qui ont presque toujours l’air d’avoir passé la journée exactement comme je les ai laissés. Sur un poteau électrique, un résident a accroché une pancarte : « Non au TGV ! » Impossible de la manquer. Depuis plusieurs semaines, le projet de train à grande vitesse entre Québec et Toronto fait beaucoup jaser. Le tracé envisagé traverserait des terres agricoles et menacerait des centaines d’hectares ainsi que plus de cinq cents exploitations sur le seul tronçon entre Montréal et Ottawa. Au dépanneur, j’ai entendu une conversation entre un fermier et la caissière. Le vieux monsieur, visiblement contrarié, avec raison, a dit : « Qui c’est qui va à Toronto ? » Les trois personnes dans la file devant la caisse ont ri. Et on a tous pas su quoi lui répondre. J’ai pensé : « C’est vrai qu’on s’en fout, de Toronto. » Dans le stationnement, quand je suis sorti, j’ai parlé un peu au monsieur. Il s’appelle Gaëtan. Un homme hypergentil et doux. On a passé une heure à discuter comme des piquets près du congélateur à glace et des bidons de lave-glace. Il m’a raconté les souvenirs d’enfance sur la terre qu’on veut lui enlever. Sur l’héritage de ses petits-enfants. Selon ce que j’ai compris, la compensation monétaire pour cette expropriation est dérisoire. Les propriétaires des terres sont perdants sur toute la ligne. En revenant chez moi, je pensais à Gaëtan. À sa façon de parler lentement, de choisir ses mots, comme quelqu’un qui a passé sa vie à réparer des clôtures, à attendre après la pluie, à accepter que certaines choses prennent du temps. Il ne m’a jamais parlé de politique. Il ne m’a pas sorti de chiffres ni d’études. Il m’a juste montré sur son téléphone une photo de son petit-fils assis sur un tracteur trop gros pour lui. Il m’a dit : « C’est lui qui doit prendre la relève. »
Je ne sais pas quoi penser du TGV. J’imagine que ça pourrait être pratique. J’imagine des gens d’affaires qui vont à Toronto pour une réunion et qui reviennent le soir même. Des étudiants qui rendent visite à leurs parents. Des touristes qui trouvent ça agréable de voir défiler le paysage à 300 kilomètres à l’heure. Je ne suis pas contre les trains. Je suis même plutôt pour. J’aime les trains. J’aime l’idée qu’on puisse voyager autrement qu’en voiture. Mais je pense aussi à Gaëtan. Je pense à ses champs. À ses souvenirs. À ses petits-enfants. Je pense aux bœufs highland que je regarde presque tous les jours et aux deux chevaux qui semblent vivre dans un temps différent du nôtre. Eux ne savent pas ce qu’est Toronto. Ils savent seulement où pousse l’herbe et où le soleil frappe en fin d’après-midi. Puis, une autre pensée me traverse, un peu gênante. Je pense aux Premières Nations. Je pense au fait que le terrain sur lequel je vis, comme Montréal, comme une grande partie du Québec, se trouve sur des territoires qui ont été pris, découpés, vendus, cultivés, habités sans jamais avoir été cédés. Je pense à tous ceux qui ont vu leur propre héritage disparaître bien avant Gaëtan. Je me demande ce que Gaëtan penserait de cette comparaison. Peut-être qu’il trouverait ça déplacé. Peut-être qu’il me dirait que ce n’est pas pareil. Et il aurait raison. Ce n’est pas pareil. Les blessures ne sont pas
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