Source : Le Devoir
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
C’est précisément cette strophe du Dormeur du val qui m’avait donné du fil à retordre lorsqu’il avait fallu l’apprendre par cœur dans le cours de monsieur Brault, en deuxième secondaire. Karine avait voulu qu’on choisisse ce poème de Rimbaud. Déjà, qu’elle accepte de faire équipe avec moi, elle, la plus cool des cool, la belle flamboyante dont tout le monde quémandait l’attention, une paillette de son aura… Elle récitait Rimbaud sans la moindre hésitation et m’avait appris des trucs mnémotechniques que j’ai oubliés depuis. Finalement, ce poème, nous l’avions bien livré devant toute la classe. Elle surtout. Parce qu’elle était confiante, articulée et magnétique. Aussi forte en mathématiques qu’en français, championne de basketball, elle irait loin, la Karine. Tout le monde le disait. Elle faisait partie des rebelles qui fumaient des joints le midi, mais les profs l’aimaient quand même. Après l’épisode du Dormeur du val, j’avais espéré que nous deviendrions des « besties », comme dit ma fille. Depuis peu, Karine habitait la rue juste derrière la mienne. C’était écrit dans le ciel que cette proximité allait pouvoir prolonger notre duo au-delà du cours de français. Mais non. Elle était retournée auprès de sa petite gang de tannantes. Ma place à moi était chez les un-peu-moins-tannantes. Je m’étais résignée. Jusqu’à la fin de mes études secondaires, je l’avais admirée. Puis, ainsi va la vie, nous nous étions perdues de vue.
À l’été 2024, elle avait surgi de nulle part, entre les buissons longeant la voie ferrée des Carrières, derrière chez moi, dans Rosemont.
— Eille, la Clo !
Sa voix rauque sonnait exactement comme autrefois, malgré les années et tout ce qu’elles avaient fait de nous. Une succession de « grosses gaffes » l’avait forcée à dormir dans l’un des abris de fortune érigés le long des rails, à quelques mètres de ma vie rangée.
— Ouain, chu rendue maganée, hein ?
Elle avait lancé ça en riant un peu, mais pas vraiment. Comme si elle avait préféré s’expliquer avant que mon regard ne le fasse à sa place. J’ai bafouillé quelque chose de débile pour détendre l’atmosphère, allant jusqu’à souligner que nous étions encore des « voisines »… Karine savait déceler dans mes yeux cette satanée pitié, peut-être préférable au mépris, mais à peine moins humiliante. Son ascendant sur moi était demeuré intact. Si ça avait été moi qui l’avais aperçue la première, j’aurais caché mon sac à main griffé pour ne pas qu’elle me trouve « bourge ». Peut-être aussi que j’aurais continué mon chemin… Pour rompre le malaise, trop enjouée, je lui ai proposé de repasser. Bientôt, bientôt. La semaine suivante, sa tente orange avait disparu.
En juin dernier, une connaissance commune m’a appris qu’on avait trouvé son corps sans vie. Une mort suspecte. Karine avait 47 ans. Selon l’analyse de rapports de coroners menée par des chercheurs de l’Université de Sherbrooke, entre 2020 et 2024, le nombre de femmes en situation d’itinérance décédées au Québec a augmenté de 211 %, contre 175 % chez les hommes. Une partie d’entre elles vivaient dans ce qu’on appelle l’itinérance cachée, comme chez d’autres personnes, dans des motels, des roulottes, des voitures, etc. En somme, tous ces endroits où l’on disparaît à la vue de ceux qui finissent par croire que nous n’existons plus. Avec un sac à dos élimé pour simple bagage, Karine se promenait pas mal, squattant le lit d’un amant peut-être pas trop recommandable ou des maisons de chambre qu’elle quittait à peine arrivée. C’est du moins ce qu’elle avait eu le temps de me dire lors de nos trop brèves retrouvailles. Depuis, le destin interrompu de Karine tourne en boucle dans ma tête.
Quelle succession de malchances et de décisions avait pu la mener à mourir seule sur la banquette arrière d’un vieux Ford Escape gris en plein mois de février dans une zone industrielle de la ville ? Que restera-t-il de son histoire dans le dossier du coroner ? Est-ce qu’on y consignera aussi la jeune fille flamboyante ? Les poèmes qu’elle connaissait par cœur ? Comment échappe-t-on aux démons qui hantent aussi les plus privilégiés de notre société ? À quel moment cesse-t-on d’être une étudiante brillante et une mère pour devenir itinérante ? Et combien de fois peut-on disparaître avant de mourir pour vrai ?
Au-delà des statistiques et des questions à la tonne, Karine laisse derrière elle deux enfants élevés par ses parents, un doctorat inachevé en science politique, un amour des poètes maudits presque aussi immodéré que celui qu’elle portait aux paradis artificiels. Je n’ai
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