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«La fête»: Le milieu du chemin

 

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À Berlin, un jour de septembre à la chaleur exceptionnelle, Ellen débarque chez Jakob avec une bouteille de champagne, un gâteau d’anniversaire et un maillot de bain tout neuf, prélude à une sortie à la piscine — rituel incontournable des étés berlinois.

Depuis trente ans, elle est la meilleure amie de Jakob. « Nous avions été amoureux l’un de l’autre, à plusieurs reprises, tour à tour, jamais en même temps », raconte Ellen, qui narre le premier et le dernier chapitre de La fête, le sixième roman de l’Allemande Lucy Fricke, mais le troisième à être traduit en français.

Mais Jakob a aujourd’hui 50 ans et refuse qu’on le fête. Qu’y a-t-il à fêter, de toute façon, au milieu du chemin de notre vie ? L’état du monde est à pleurer : guerres, attentats, épidémies, catastrophes naturelles, réchauffement climatique. Célébrer ce demi-siècle serait comme danser au bord de l’abîme. La fin approche, impossible désormais de l’ignorer. « Nous opposions une gueule de travers à une autre et faisions comme si c’était normal. Au fond, ça l’était, mais nous n’avions pas pensé que ça viendrait si vite. »

Réalisateur de cinéma dont la carrière est en pause depuis deux ans — « trop vieux, trop blanc ou au moins trop hétéro » —, l’homme traîne son spleen comme une deuxième peau. Dans le rétroviseur, un père alcoolique, une mère dépressive qui s’est suicidée quand il avait 10 ans. Son enfance, malgré les années de sauve-qui-peut, revient maintenant le hanter. Et là aussi, les objets aperçus dans le miroir sont plus près qu’ils n’y paraît. Vieillir ? Le bilan est dévastateur.

À la piscine, il va tomber nez à nez avec Inken, avec qui il a été en couple pendant une dizaine d’années. Sortant de chez le dentiste après un accident de plongeon, il fera ensuite la rencontre — toujours par hasard, croit-il — d’un ancien colocataire, avec qui il pourra mesurer combien le quartier de Kreuzberg s’est embourgeoisé, repensant tous les deux avec douleur et nostalgie à cette « époque fantastique » de la fin des années 1990, trop conscients « que les générations suivantes ne connaîtraient jamais cette légèreté ».

Plus loin, plus tard, le nouveau quinquagénaire va buter sur l’assistante sociale qui lui a mis entre les mains à 16 ans sa première caméra 8 mm, « la femme qui l’avait sauvé ». Encore plus loin, c’est une amie de la maternelle qui se retrouve sur le chemin d’un Jakob claudiquant, et « partout des images d’une vie quasi oubliée ».

Rapidement, on se dit qu’il n’y a pas de hasard, que quelqu’un, quelque part, doit tirer les ficelles. Jakob lui-même sent qu’il y a anguille sous roche, avant de se laisser porter — tout comme le lecteur — par le flux des rencontres et des souvenirs, le bilan improvisé des pertes et des profits.

Née à Hambourg en 1974, Lucy Fricke tricote avec La fête une savoureuse déambulation à travers Berlin en forme d’électrochoc. Un peu comme elle l’avait fait dans Les occasions manquées (Le Quartanier, 2021), transformant une crise de la quarantaine en tragicomédie familiale trempée au vitriol en parlant de vieillissement, de suicide assisté, de deuil et d’infertilité. La diplomate (Le Quartanier, 2023) en ajoutait avec brio (et humour) au chapitre des désillusions.

Lourd et léger à la fois, La fête nous fait ainsi délicieusement slalomer entre le sentiment de la perte et celui de la rédemption. Une sorte de plan-séquence spirituel et doux-amer, porté par une écriture efficace et sans temps morts.

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Titre: La fête

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