Image

Élisabeth d’Aulnières, profession: scandaleuse

Source : Le Devoir

La littérature québécoise rayonne dans le monde, et ce n’est pas seulement grâce au talent de nos auteurs. Dans les universités et les collèges, des professeurs étrangers cultivent et transmettent leur passion pour nos romanciers et nos poètes. Dans la série estivale Écrivains d’ici vus d’ailleurs, et pour souligner le 30e anniversaire de l’Association internationale des études québécoises (dont l’avenir est plus qu’incertain), Le Devoir a invité sept de ses membres à revisiter une œuvre de leur choix. Aujourd’hui, pour le dernier texte de la série, Nallan Chakravarthy Mirakamal (Inde) pose son regard sur Kamouraska, d’Anne Hébert (Éditions du Seuil, 1970).

Son œuvre (Les chambres de bois, Les fous de Bassan, L’enfant chargé de songes) brille depuis longtemps au sein de la francophonie, mais les romans d’Anne Hébert (1916-2000) voyagent jusqu’en Inde. Nallan Chakravarthy Mirakamal n’est pas la seule responsable de cet exploit, mais elle compte parmi ses ambassadrices. Directrice du Département de français de l’Université de Madras, l’une des plus grandes villes du pays aussi connue sous le nom de Chennai, elle continue de maintenir la flamme pour la littérature québécoise dans ce coin du monde, qui s’y intéresse depuis les années 1990, grâce aux efforts combinés de l’Association indienne des professeurs de français. C’est ce qui explique pourquoi Kamouraska a été traduit dans les différentes langues de ce pays-continent : hindi, bengali, malayalam et tamoul. Or, peu importe la traduction, Élisabeth d’Aulnières connaît toujours le même destin tragique. Dans la première moitié du XIXe siècle, dans un Québec étouffant et enneigé, cette femme de bonne famille sous le joug d’un époux violent, le comte Antoine Tassy, se jette dans les bras de George Nelson, un médecin d’origine américaine. Les deux amants orchestrent l’élimination du mari buveur et infidèle, mais ce triangle amoureux funeste, inspiré d’un fait divers survenu en 1839, répandra beaucoup de sang sur la neige. En plus de broyer l’âme des protagonistes.

Avant d’aborder l’œuvre d’Anne Hébert, est-ce qu’il y a d’autres auteurs québécois qui vous ont inspirée ?

J’en ai découvert plusieurs au fil des années, comme Gérard Bessette (Le libraire), Andrée Maillet (Les remparts de Québec), Ying Chen (Les lettres chinoises), etc. Et si les étudiants indiens peuvent à leur tour entrer en contact avec la littérature québécoise, c’est grâce au dynamisme du professeur Madanagobalane Kichenassamy, ancien directeur du Département de français de l’Université de Madras et fondateur du Centre d’études canadiennes de la même université. Plusieurs colloques ont été organisés, permettant chaque fois à des étudiants d’entrer en contact avec votre littérature. Elle occupe maintenant une place importante dans nos programmes universitaires.

Comment avez-vous découvert Kamouraska ?

Ma première lecture de ce roman d’Anne Hébert remonte à 1998, pendant mes études universitaires. Ma première impression ne fut pas très bonne, mais je connaissais surtout la littérature française et francophone, dont celle des pays du Maghreb. En fait, j’éprouvais le même malaise que lors de ma première lecture de Madame Bovary, de Gustave Flaubert. Cependant, les thèmes abordés par Anne Hébert dans Kamouraska étaient et sont toujours complètement étrangers à ceux présents dans la littérature tamoule, qui pourtant date de plus de 2000 ans… Jamais vous ne trouverez l’histoire d’une femme tuant son mari avec l’aide de son amant… de qui elle est enceinte ! Ça rend la chose encore plus scandaleuse. En revanche, je ne cherche pas à vous convaincre que c’est impossible dans la société tamoule, seulement dans sa littérature.

Vous évoquez Emma Bovary, et des parallèles peuvent être faits avec Élisabeth d’Aulnières : deux héroïnes du XIXe siècle, même désabusement conjugal, même désir de s’affranchir des conventions, même opprobre.

En effet, mais je dois reconnaître que je n’ai pas aimé non plus le roman de Flaubert à la première lecture ! Des comparaisons sont possibles, mais mon rapport avec ces deux héroïnes s’avère assez différent. Selon moi, Emma Bovary suscite davantage de sympathie, parce qu’elle a tout perdu, sans compter qu’elle vit dans un milieu médiocre, en plus de l’être aussi. Le talent de Flaubert, et c’est ce que l’on découvre après quelques lectures, c’est de présenter ce monde provincial, ces personnages, particulièrement Emma et son mari, Charles, mais sans jamais les juger.

Anne Hébert n’a pas tout à fait procédé de la même façon, d’autant plus que ce n’est pas une écrivaine du XIXe siècle.

Certains lecteurs sont tristes devant les malheurs d’Élisabeth, d’autres moins. Je crois que cette ambivalence était délibérée de la part de la romancière. Si cette héroïne suscite du dégoût chez certains lecteurs, c’est sans doute parce qu’ils sont peu en contact, dans la littérature comme dans la vie, avec toutes ces femmes

[...] continuer la lecture sur Le Devoir.

Palmarès des livres au Québec