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Gautier Langevin : Logique de marchandisation

 

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En guise d’avertissement, on peut lire sur la couverture du roman 10-30 : « Ceci n’est pas une dystopie, c’est demain! » « C’est-à-dire que dans ma tête, j’écris de la fiction réaliste, exprime Gautier Langevin. J’écris du drame bourgeois dans le futur. Dans un futur que je pense qui va arriver et duquel il faut avoir peur, sincèrement. » Dans l’histoire, Charles, fils de la puissante famille O’Gilvy, est un rêveur. Il est temps pour lui de prendre son envol, mais celui-ci n’est pas très enclin à participer à la dynastie du clan, laquelle le prédispose à nourrir le conglomérat familial afin qu’il engraisse son actif. Pour ce faire, il a droit à une conteuse qui l’aidera à ébaucher sa trame narrative.

En parallèle existe le camp de réfugiés 10-30, où les victimes de la guerre civile qui sévit aux États-Unis sont rassemblées. Une image très forte puisqu’en instaurant un abri dans un lieu qui matérialise parfaitement le modèle de consommation de l’Amérique, l’auteur démontre à quel point l’obsession du marché mène à la perte. En entrevue, Langevin dit réussir à bien imaginer la réalité d’un tel lieu, avec l’arrivée, un à la fois, de véhicules récréatifs prenant place dans les stationnements d’immenses centres d’achat. Les gens ressentiraient une sorte de réconfort dans cet endroit, culte de la consommation, où ils reconnaîtraient facilement leurs repères. « Une des plus grandes qualités du capitalisme, c’est qu’il trouve toujours un moyen de s’adapter, puis de se perpétuer lui-même. »

En rébellion face à ce système, Kloé, une « résidente » du campement, endosse à travers l’art la charge de l’activiste. De son côté, Roxane, qui personnifie la figure de la transfuge de classe en étant parvenue au statut de notaire, accomplit un geste d’entraide pour les jeunes défavorisés de son milieu d’origine. Bref, il y a encore de l’humanité dans l’arène infernale de la négociation, et cela passe par l’appartenance aux autres et le soutien mutuel; quelques lueurs au milieu de ceux qui assurent leur prospérité au détriment d’autrui par la transaction d’insolvables, ces personnes qui, étouffées par l’étau de leurs charges financières, n’arrivent plus à s’en sortir. Les plus fortunés payent la somme due, en échange de quoi ils peuvent se servir de ceux qu’ils ont ni plus ni moins achetés pour les convertir en main-d’œuvre. Une analogie de l’endettement qui selon l’auteur représente une forme contemporaine de l’esclavage.

Être rassasié
Les protagonistes de 10-30 n’y échappent pas. L’inassouvissable avidité qui les encourage à s’adonner toujours davantage au consumérisme finit par les dévorer. « Je pense qu’un des grands actes de résistance de nos jours, dans un système comme celui-là, ce n’est pas nécessairement de partir dans le bois, c’est de continuer à être dans la machine et de dire : “Vous savez quoi? Je suis content.” J’ai l’impression que peut-être que ça pourrait réveiller les puissants ou leur montrer que c’est possible de dire “j’en ai assez”. » Shadan, simple vendeur de thé chaï, l’a compris, lui qui n’envie aucunement les spéculateurs journaliers, dits daytraders, et se satisfait en arrosant le gingembre et la cannelle qu’il fait pousser sur le toit de sa cabane.

Les héros du roman ne sont pas voués au manichéisme; nuancés, ils ont des ambitions plus ou moins avouées, plus ou moins avouables. Gautier Langevin confie qu’ils incarnent tous des facettes de lui-même, en commençant par la veine entrepreneuriale, qui se manifeste avec Front Froid, une maison d’édition qu’il a créée avec Olivier Carpentier. Apparaît aussi sa fibre militante qui lui a donné l’élan pour tenir le rôle d’attaché politique. Son action maintenant, il l’assure autrement. « En 2022, ça a vraiment été la prise de décision. Moi, ce qui m’intéresse dans la vie, c’est faire des livres. Arrêtons de jouer, arrêtons d’essayer de tout faire en même temps. Ça a été une espèce de marqueur de transition pour moi. » Par l’intermédiaire de la littérature, il souhaite semer le germe de la discussion et mettre en garde contre les dérives, qu’elles soient économiques, sociales ou technologiques.

L’humain sait très bien être son propre prédateur et ne possède pas beaucoup de scrupules lorsqu’il s’agit de tirer son épingle du jeu dans la mêlée, mais il est aussi capable de convoquer une solidarité agissante. Pour le meilleur et pour le pire, le roman 10-30 extrapole un monde à peine décalé du nôtre. Tout y est monnayable, susceptible d’être rentable et chiffré. Avec la résilience et la beauté comme derniers remparts à l’effondrement.

Photo : © Sébastien Lavallée

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